François Burgat : « L’islamisme est une réponse à l’overdose de présence occidentale »

Pour le politologue François Burgat, l’islamisme est avant tout une façon de renouer avec une culture détruite ou réduite à un folklore par la colonisation.

Denis Sieffert  • 16 novembre 2016 abonné·es
François Burgat : « L’islamisme est une réponse à l’overdose de présence occidentale »
© Photo : KHALED DESOUKI/AFP

Auteur notamment d’un ouvrage de référence, L’Islamisme en face (La Découverte, 1995), François Burgat est l’un des plus éminents spécialistes du monde arabe. Il a vécu de nombreuses années à Damas, à Sanaa et à Beyrouth, où il fut directeur de l’Institut français du Proche-Orient. Nous l’avons rencontré à l’occasion de la parution de son dernier ouvrage : Comprendre l’islam politique. Une trajectoire de recherche sur l’altérité islamiste, 1973-2016 [^1]. Un livre qui va à contre-courant des discours dominants sur l’islam et l’islamisme. Burgat y épingle les tenants caricaturaux d’une laïcité mal comprise, ce tropisme français. Il donne aussi des clés de compréhension du conflit syrien, détruisant beaucoup de préjugés purement idéologiques qui conduisent une certaine gauche à nier l’autonomie de la révolution syrienne au nom de l’anti-impérialisme.

Comment expliquez-vous ce surgissement relativement récent de ce que l’on appelle « islamisme » ?

François Burgat : Cette montée en visibilité de ce que je nomme « le lexique de la culture musulmane », je la considère comme un moment, relativement banal, de la relation de cette région avec l’Occident. J’y vois une facette de la réponse à l’overdose de notre présence coloniale puis impérialiste dans le monde musulman. Le sous-titre de mon premier livre, L’Islamisme au Maghreb (1988), était « La voix du Sud ». J’y proposais une matrice analytique dont je ne me suis jamais départi depuis.

Je considère que la mise à distance de l’Occident colonisateur s’est faite en trois temps : fin de l’occupation des territoires avec les indépendances ; déplacement sur le terrain économique de cette mise à distance, avec les nationalisations ; puis, troisième moment, troisième facette, réponse à la déculturation. Car c’est au niveau de la culture que les ravages de la période coloniale ont été, à mes yeux, les moins immédiatement perceptibles mais aussi les plus profonds. L’hégémonie culturelle du colonisateur a en quelque sorte discrédité les marqueurs symboliques de la culture du vaincu, lui faisant perdre sa cohésion interne, la ravalant au rang du « folklore ». Ils ont perdu leur vocation à jouer dans la cour de

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