Et si la division à gauche profitait au PCF et à la France insoumise ?

Les communistes et le mouvement de Jean-Luc Mélenchon ont échoué à s’entendre pour les législatives. Mais ce n'est peut-être pas une si mauvaise nouvelle...

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Le divorce est acté ; la guerre est déclarée. Entre la France insoumise (FI) et le PCF, rien n’allait plus depuis des mois. Mardi, on a entendu la vaisselle se casser en direct et les noms d’oiseaux voler par voie de presse interposée. Mercredi, au micro de Jean-Jacques Bourdin, Jean-Luc Mélenchon en a rajouté une couche en qualifiant Pierre Laurent de « menteur ». Lequel l'avait accusé lui aussi de « mentir »...

L’objet de leurs ressentiments ? Depuis le mois de janvier, les deux formations qu’ils dirigent se sont rencontrées à six reprises pour tenter de trouver un accord pour les législatives. Objectif : ne pas laisser s’affronter communistes et insoumis au mois de juin. Las, après avoir buté sur un accord national, le PCF et FI ont tenté de se mettre d’accord sur un échange de circonscriptions. Mais, de revers en revers, leur nombre s’est réduit comme peau de chagrin. Jusqu’à l’échec final, mardi.

Depuis, PCF et FI chantent l’air – classique dans tout divorce – du « à qui la faute ». Qui a le premier sonné le glas des négociations ? Qui est responsable de la rupture ? Mardi soir, Manuel Bompard, directeur de campagne de FI, a accusé à Pierre Laurent d’avoir « décidé de rompre les discussions » par une intervention qu’il avait faite, quelques heures plus tôt, devant la presse, où il exprimait sa « colère » et alertait sur le « gâchis » qui s’annonçait. Le lendemain matin, c’était au tour de Pierre Laurent d’accuser Manuel Bompard d’avoir « annonc[é] la rupture unilatérale » par son communiqué de la veille…

Un spectacle, il faut bien le dire, un peu pathétique, qui n'a pas manqué d'agiter les réseaux sociaux. Avec, une fois n’est pas coutume, des insoumis et des communistes sur la même longueur d’onde. Les uns faisant part de leur « tristesse » face à la « catastrophe » électorale à venir, les autres de leur « déception » que PCF et FI « ne soient même pas arrivés à s’entendre sur 50 circonscriptions sur les 577 ». « Cette rupture, ni moi, ni la direction du PCF, ne l’avons ni décidée, ni souhaitée », s'est justifié Pierre Laurent. Et Manuel Bompard de faire part de ses « regrets », mercredi midi, devant la presse.

Un allié encombrant

Pourtant, à voir la mine réjouie des trois orateurs nationaux qui s’exprimaient lors de cette conférence de presse dédiée au lancement de la campagne législative de FI, on n'aurait pas dit qu'un drame politique se tramait, mais plutôt qu'un certain soulagement s'était emparé d'eux. Et si la rupture consommée entre PCF et FI était, au fond, une bonne nouvelle ? Et si, derrière les larmes de crocodile, la France insoumise et le PCF avaient plus à gagner qu’à perdre à ne pas s’entendre ?

L'hypothèse n'est pas complètement farfelue. D'abord, parce que Jean-Luc Mélenchon n'a jamais fait mystère que son allié communiste pouvait être encombrant. Que l'on se souvienne de l’« affaire des drapeaux », lorsque le candidat à la présidentielle avait demandé aux communistes de ne pas s’afficher sous leurs couleurs, ou alors en queue de cortège, lors du défilé pour la 6e république, le 18 mars. Mélenchon, qui a fait sien le credo gramscien de se défaire du « vieux monde », affiche désormais une défiance absolue vis-à-vis des appareils traditionnels et prend soin de mettre à distance tout ce qui pourrait ressembler à ces fameux mots en -ouille (« tambouilles », « bidouilles » et autres « carabistouilles ») qui riment selon lui avec cette « vieille manière de faire de la politique » si impopulaire en ces temps de défiance généralisée.

La France insoumise peut trouver un autre avantage à être débarrassée du PCF : dérouler pleinement, et librement, sa stratégie engagée pour la présidentielle. Une stratégie basée sur la cohérence du discours, le rapport direct entre le peuple et le candidat, et à mille lieues de la stratégie du « rassemblement » que prône le PCF. Martine Billard a ainsi rappelé que la campagne des législatives devait s’envisager « dans la foulée de la présidentielle. Nous continuons la campagne législative avec le même programme que celui porté par Jean-Luc Mélenchon, [et] avec la même charte graphique ». Pour FI, pas de doute : c’est avant tout la figure de Mélenchon qui fera élire les députés. Et il aurait été impensable de brouiller le message avec ce PCF refusant obstinément de laisser son identité de côté pour se fondre dans le mouvement de la France insoumise.

Disparition

Reste un risque évident. Laisser les électeurs de la présidentielle se diviser entre un candidat FI et un candidat PCF pourrait amener à perdre quantité de circonscriptions gagnables. Mais là encore, le risque vaut peut-être le coup d'être pris. À Montreuil (93), par exemple, le numéro 2 de FI, Alexis Corbière, se présentera contre l’adjoint au maire communiste, Gaylord Le Chequer. Mais la gauche est si divisée sur cette circonscription que le très médiatique lieutenant de Mélenchon pourrait l’emporter finalement d’un cheveu.

Dans le même département clef, à Saint-Ouen-Épinay, le communiste Frédéric Durand fera face à Éric Coquerel, qui codirige le Parti de gauche. Ici aussi les réserves de voix sont très importantes : sur cette circonscription, Mélenchon est arrivé en tête au premier tour de la présidentielle, 13 points devant Emmanuel Macron. Et si le communiste se voit au final interdit d'utiliser la photo de Mélenchon – qu’il a pourtant soutenu à la présidentielle – sur son matériel de campagne, une victoire, là encore très serrée, d'Éric Coquerel n'est pas à exclure. On comprend au passage l'enjeu pour FI de garder le monopole de l'utilisation de l'image du député européen, et ses menaces de traîner devant la justice les contrevenants...

Une dernière hypothèse doit être envisagée : celle où Jean-Luc Mélenchon pense à faire perdre le PCF autant qu’à faire gagner la France insoumise. Dans son ambition de prendre la tête d'une recomposition unificatrice et cohérente de la gauche, les législatives seraient un bon moyen de forcer les diverses gauches à rejoindre FI... ou à les condamner à la disparition.

Resserrer les rangs

Est-ce à dire que le PCF est à 100 % perdant dans cette affaire ? Sans doute est-il, pour l’instant, le plus lésé dans l'équation. Mardi, l'annonce par le communiste Stéphane Peu, candidat à Saint-Denis, qu'il préférait se faire investir par FI, a été un coup dur porté à Pierre Laurent, et une victoire éclatante en faveur de la stratégie mélenchonienne. Selon FI, bien d’autres communistes pourraient suivre ce chemin dans les jours qui viennent. De quoi faire craindre une hémorragie place du Colonel-Fabien...

Reste que le PCF pourrait trouver, au moins à court terme, trouver quelque intérêt à ne plus être engagé du tout avec FI. D’abord, celui d’avoir les mains totalement libres pour faire des accords locaux avec le PS ou les Verts. Selon Martine Billard, ce serait déjà le cas « dans la Somme, dans le Jura, ou dans les Landes ». Des accords qui pourraient peut-être lui offrir de conserver quelques postes et ainsi, de lui sauver la mise.

L'autre avantage, c'est que le PCF, très divisé en interne entre les pro- et les anti-Mélenchon, pourrait retrouver, par sa confrontation avec FI, un peu d'unité. Dans la tourmente, on resserre plus aisément les rangs. Quant à Pierre Laurent, très critiqué en interne, il pourrait aussi y retrouver des couleurs. Rien de tel qu'un bon adversaire pour redonner l'envie de se battre.


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