Gilets jaunes : « Notre détermination est intacte »

À Nantes, en dépit d’un recul de la mobilisation, le mouvement tient bon autour de ses assemblées hebdomadaires, alors que la répression des manifestations du samedi s’est durcie.

Il pleuviote sur la toiture des Nefs. Et dessous, ça flotte un peu : le rendez-vous de ce 24 avril a été avancé à 19 heures, mais peut-être que non. L’assemblée hebdomadaire des gilets jaunes nantais se tenait jusque-là dans une salle associative du quartier du Breil, mais elle n’est plus disponible, et les militants se sont repliés sous l’immense structure réhabilitée des anciens chantiers navals de l’île de Nantes.

Pour l’heure, les passants visent la salle où Lou Doillon donne un concert. Puis les gilets jaunes arrivent enfin, par petits groupes. Les rassemblements du mercredi drainent les militants des quatre composantes locales du mouvement : les gilets nantais, Colère 44 (mobilisations de rue), les Lutteurs 44 (occupation de ronds-points et blocages) (1) ainsi qu’un groupe qui se consacre à la confection de matériel pour les actions (panneau, banderoles, etc.). « Nous avions une action dans un quartier, s’excuse Denis (2). C’est nouveau. On a décidé de partir à la rencontre des gens, on avait le sentiment d’avoir perdu le contact avec la population. » Des tracts avaient été distribués dans les boîtes aux lettres d’un petit quartier pour donner rendez-vous sur le marché. « Excellent ! Des habitants sont restés deux heures durant. D’autres découvraient que les gilets jaunes faisaient autre chose que des manifs hebdomadaires. »

Après bientôt six mois de mobilisations continues, les rangs nantais éprouvent le besoin de faire le point sur leurs pratiques. La répression s’est nettement intensifiée et le durcissement des interventions policières et judiciaires occupe les premiers échanges. La manifestation du 6 avril a laissé des traces dans les esprits. Deux heures de nasse dans des impasses près du Jardin des plantes, des lacrymogènes qui débordent sur la fête foraine voisine, 46 personnes arrêtées. « Les témoignages sont accablants, résume Jean. Des plaintes individuelles ont été déposées, nous sommes en contact avec l’intersyndicale et la Ligue des droits de l’homme. Il est important que tous les cas de violence soient centralisés et rendus publics ! »

Un homme enchaîne, il était du blocage de l’accès à l’aéroport de Nantes le 1er décembre dernier. « Je suis l’un des trois qui viennent d’être perquisitionnés à 6 heures du matin, avec garde à vue et procès à venir. Ils cherchent à coincer des meneurs supposés, expose-t-il. Ça cogne pour répondre aux demandes des politiques, on voit la justice remonter le calendrier des actions. La pression monte pour nous effrayer… » Interventions, pour défendre une riposte collective. « Nous étions des dizaines, à l’aéroport, pourquoi ne pas spontanément se rendre aux côtés des trois ciblés ? C’est une technique pour saturer les procédures et provoquer leur abandon. Et puis les prétoires sont d’excellentes tribunes pour mener le débat public ! »

Une tension psychologique s’est installée. « Soyez hyper prudents avec vos ordinateurs. En cas de saisies, c’est une mine de contacts pour eux. » Les gilets jaunes soupçonnent même l’infiltration de mouchards et des écoutes téléphoniques : les forces de l’ordre semblaient bien renseignées, le 15 avril, à constater leur très diligente interpellation, sur un trottoir de la ville, d’un petit groupe qui n’était pourtant occupé qu’à confectionner des panneaux pour la manifestation du samedi suivant.

La pluie a redoublé, et le froid gagne sous les Nefs. Mais aucune trace de blues devant la palissade métallique où le groupe s’est petit à petit étoffé. « Il y a peut-être moins de monde dans la rue le samedi, mais nous sommes quand même près de 70 ce soir », relève Patrick. À Nantes, l’une des places fortes de la mobilisation des gilets jaunes en France, un changement de stratégie est perceptible, et l’assemblée affiche une nette volonté de remobilisation. Trois jours plus tard, l’acte 24 de la mobilisation nationale ne rassemblera que quelque 500 personnes sur le cours des 50-Otages, contre plusieurs milliers certains samedis, mais la baisse de fréquentation avait été anticipée alors que les forces prévoyaient de se concentrer sur la marche du 1er mai aux côtés des syndicats. La journée est le point de départ d’une « semaine jaune » appelée par l’Assemblée des assemblées des gilets jaunes réunie début avril à Saint-Nazaire (3). Ateliers en petits groupes, debout sous les éclairages fluo. On envisage une projection sous les Nefs de J’veux du soleil, le documentaire de François Ruffin et Gilles Perret. « Les autorisations ? On s’en fout ! » Tractage, action « masques jaunes », prise de parole devant la préfecture. Une équipe travaille à un questionnaire destiné aux sympathisants, dans le but de réorienter les actions et de remotiver les absents. « Les salariés, je veux bien, mais un retraité qui ne vient plus les mercredis, ce n’est pas normal ! » L’assemblée vote sans difficulté trois appels concoctés à Saint-Nazaire – pour une convergence écologique, pour l’annulation des peines prononcées contre des gilets jaunes (4) ou encore pour la préparation d’assemblées citoyennes « en mesure de se substituer aux conseils municipaux délégitimés pour prendre en charge les affaires des communes ». Le sujet des élections européennes est renvoyé à plus tard. Quant à la conférence de presse du président Macron, supposée mettre le lendemain un point final au grand débat, elle n’est même pas évoquée, comme s’il s’agissait d’un pur non-événement.

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