Des poètes pour sauver le monde
Aurélien Vandal s’interroge sur le pouvoir de la poésie face aux souffrances, aux inégalités et à l’oppression. Dans un ouvrage très original, il propose huit portraits et textes de « veilleurs » dont les vers apportent un espoir de résistance aux dominations.
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La nuit n’est jamais complète. Quand les poètes refusent de plier, Aurélien Vandal, Vuibert, 256 pages, 20 euros.
En 1800, alors que le siècle s’ouvre dans une Europe broyée par les guerres entre la France encore révolutionnaire (avant de devenir celle de l’impérialisme napoléonien) et presque tout le Vieux Continent, le poète allemand Friedrich Hölderlin, en proie à une mélancolie toute romantique, écrivait : « À quoi bon les poètes en temps de détresse ? » Cette célèbre adresse, qui travaillait déjà le vieil Homère, maintes fois commentée, est une interrogation existentielle sur le rôle et l’activité du poète face au fracas du monde.
Sans prétendre répondre à ce qui est certainement le dilemme de tout écrivain, en particulier de poésie, Aurélien Vandal, lui-même poète de 24 ans, s’empare – non sans un certain courage, pour ne pas dire culot – de cette question. Il dresse les portraits de huit poètes pris dans les tourments de leur époque – le cruel XXe siècle –, qu’il s’attache à désigner comme huit « veilleurs ».
Ce livre très original est né du questionnement de son auteur sur l’efficience ou le sens même de la poésie, en juin 2024. Après la dissolution de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron, Aurélien Vandal est saisi par l’angoisse d’une éventuelle arrivée au pouvoir de l’extrême droite, avec Jordan Bardella à Matignon, comme si la médiocrité intellectuelle et la barbarie idéologique s’apprêtaient à triompher. « Ô rage, ô désespoir », écrivait jadis Corneille, mais Aurélien Vandal se refuse à mettre genou à terre, et son livre exprime au contraire sa volonté de se redresser et d’oser le verbe : « la » poésie !
Résistance
Si les lecteurs de Politis peuvent – à juste titre – se sentir écrasés par un sentiment de désespoir après la lecture de tant de destructions écologiques, de violations des droits humains, d’inégalités sociales toujours plus criantes, Aurélien Vandal propose au contraire une ode à la poésie et surtout aux poètes, exemples magnifiques de résistance, autrices et auteurs de l’espoir. Il en met en exergue certains qui demeurent encore très peu connus, quand d’autres le sont davantage.
Aurélien Vandal veut voir la poésie comme ce « grain de sable insupportable pour tout régime répressif ».
Toutes et tous ont relevé la tête dans leurs écrits, quand l’histoire semblait leur dénier cette possibilité, ou s’apprêtait à les broyer. Il fait suivre chaque portrait de ces poètes de quelques-uns de leurs poèmes les plus marquants, les plus efficaces. On peut ainsi découvrir les vers de la poète portugaise Sophia de Mello Breyner Andresen (1919-2004), devenus des hymnes de la résistance aux près de cinquante années de dictature salazariste, et qui furent évidemment interdits. Comme son poème intitulé « Voir, entendre et lire », véritable appel à prendre la parole et à s’emparer de la culture, pour ne pas plier sous le joug du régime.
Outre la respiration réconfortante qu’apporte sa lecture ou parfois sa mise en musique, Aurélien Vandal veut voir la poésie comme ce « grain de sable insupportable pour tout régime répressif, cet espoir, survenant alors qu’il n’y a plus aucune raison d’espérer, [qui] n’est pourtant jamais naïf : c’est précisément parce que le poète fait le constat de l’effondrement qu’il peut l’affronter à taille humaine et en tirer un espoir transcendant ».
Et l’auteur de présenter aussi les figures et les parcours du poète palestinien Mahmoud Darwich (sur l’exil), d’Aimé Césaire, mais aussi de Madeleine Riffaud. De celle qui est connue comme résistante sous l’Occupation, puis journaliste de la presse communiste, beaucoup découvriront ici les vers écrits au fil de ses reportages dans l’Indochine en guerre, puis contre la torture en Algérie. Elle prolonge ainsi le regard d’un prisonnier algérien : « La première fois qu’il vit/ De près/ Une baignoire /Fut le dernier jour de sa vie. »
On trouvera en outre dans ce panthéon du mot et du poing levé vengeur contre les barbaries, la résignation et l’oubli, Paul Éluard, Robert Desnos, Vladimir Maïakovski. Mais aussi la géniale Claude Cahun, résistante à l’occupation allemande, coincée et emprisonnée avec sa compagne à Jersey, mais surtout militante féministe et l’une des premières lesbiennes radicales, comme l’on dirait aujourd’hui. Sa plume s’écriait, en ouverture de son poème « N.O.N » : « Il ne suffit pas d’être vaincu /Il faut encore savoir tirer parti de ses défaites. »
Les autres parutions
Il n’y a jamais eu d’Occident. Les essais inédits d’un penseur aussi brillant que radical, David Graeber, introduction de Nika Dubrovsky, avant-propos de Rebecca Solnit, traduit de l’anglais (États-Unis) par Vassily Pigounidès, éd. Les Liens qui libèrent, 464 pages, 25 euros.
Mais qui était David Graeber ? Anthropologue renommé, spécialisé en économie, il enseigna à la prestigieuse université de Yale, après avoir étudié à Chicago et d’abord au Purchase College de New York, ville où il grandit. Issu d’une famille juive de la classe ouvrière, il mêle dès ses premiers travaux la rigueur de ses recherches de terrain dans sa discipline à un engagement politique souvent classé dans la sphère de l’anarchie. Figure de proue du mouvement Occupy Wall Street à la fin du siècle dernier, Graeber devient célèbre lorsqu’il invente et popularise le terme bullshit jobs (traduit en français par plusieurs auteurs par « boulots de merde »), ces emplois ultra-dévalorisés du précariat moderne, véritable face cachée mais indispensable de l’économie néolibérale du capitalisme dérégulé.
Cet épais volume qui rassemble dix-huit textes et entretiens inédits permet de suivre l’évolution de ses réflexions et de son parcours existentiel, à travers ses amitiés, ses adversaires et ses partenaires de conversations intellectuelles. On le trouve ainsi dans ses interrogations et rappels bienvenus sur les questions de genre, la création, son intérêt pour le care, ses critiques de la violence ou ses convictions anarchistes. Et notamment dans un dialogue vif et sans concession avec Samuel Huntington sur « l’origine non occidentale de la démocratie », véritable réponse cinglante à l’idéologue du fameux « choc des civilisations » et sa vision occidentalo-centrée. Un ouvrage important. Et bienvenu aujourd’hui.
Working. Les gens parlent de ce qu’ils font toute la journée et de ce qu’ils ressentent à propos de ce qu’ils font, Studs Terkel, préface de Marie-Anne Dujarier et Olivier Frayssé, traduit de l’anglais (États-Unis) par Denise Meunier et Aurélien Blanchard, éditions de l’Ogre, coll. « Sirènes », 624 pages, 15,90 euros.
Une réédition de l’un des maîtres ouvrages de Studs Terkel ! Homme de radio, figure de la gauche radicale outre-Atlantique, prix Pulitzer 1985, personnage atypique qui mène ses émissions « Chez Studs » dans une taverne de Chicago, Terkel a bâti une formidable « histoire orale » de son pays, sans doute plus vivante que celle, « populaire », d’Howard Zinn. Salué par Barack Obama lui-même, qui fut d’abord travailleur social à Chicago, Working, publié en 1974 par le grand éditeur engagé André Schiffrin, reprend certains des meilleurs et des plus émouvants dialogues de ses émissions consacrées à la vie quotidienne des travailleurs ordinaires états-uniens.
Véritable fresque sociale et orale, ce gros livre offre un éclairage sur cette Amérique habituellement ignorée du monde du travail. L’ouvrage s’inscrit dans une œuvre qui compte notamment un volume sur la Grande Dépression (Hard Times), un autre sur la Seconde Guerre mondiale (The Good War), ou un autre sur les minorités (Race), que les éditions de l’Ogre ont aussi prévu de rééditer prochainement. Passionnant.
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