Les quatre enjeux de la réforme des retraites

Que nous réserve la réforme des retraites préparée par le gouvernement ? Décryptage en quatre questions.

1/ La réforme vise-t-elle des économies ?

En théorie, le futur régime par points n’est pas synonyme de coups de rabot systématiques dans le joli pot commun que constituent les retraites (300 milliards d’euros par an). Matignon et l’aile la plus austère de la Macronie auraient d’ailleurs préféré solder l’affaire par une réforme plus directement comptable – comme un recul de l’âge légal –, ainsi que le veut la tradition installée par les gouvernements successifs depuis 1993. Rien n’interdirait non plus au futur système de rester généreux avec les retraités, en faisant contribuer davantage les actifs pour maintenir le niveau de vie des pensionnés.

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En revanche, il est évident que le futur système facilitera considérablement les mesures d’économie et qu’elles seront d’autant plus efficaces que tout le monde – particulièrement les fonctionnaires – sera logé à la même enseigne. Elles seront même automatiques (ou « semi-automatiques ») grâce à la variation de la valeur du point de retraite, en fonction d’arbitrages techniques – fondus dans les lois de programmation budgétaire – caractérisés par un haut niveau d’incertitude sur le montant des retraites. Un point cotisé n’aura en effet pas la même valeur pour deux retraités, selon la date à laquelle chacun aura liquidé sa retraite.

Syndicats et économistes hétérodoxes défendent donc une amélioration du système actuel, rappelant que sa situation financière n’est pas si alarmante. Le régime devrait même repasser dans le vert (1), en dépit du fait que son niveau de protection est le plus élevé d’Europe. Il suffirait d’un point de hausse de cotisation tous les cinq ans pour que les recettes du régime permettent le maintien du niveau de vie des retraités ; sur une durée de trente ans, cet effort représenterait l’équivalent du cadeau fait aux entreprises en 2013 par l’entremise du CICE, estime un groupe d’économistes opposé à la réforme.

Pourtant, toutes les discussions ont eu comme prérequis un impératif désormais gravé dans le marbre : les cotisations ne doivent pas monter au-dessus d’un « plafond » de 14 % du PIB. Il faudra donc nécessairement économiser sur les pensions, car le nombre de retraités à indemniser, lui, doit doubler d’ici à 2050 (2).

Avec ou sans la réforme « systémique », ce postulat oblige à continuer à actionner les deux leviers préférés du législateur depuis 1993 : faire travailler les gens plus longtemps ou diminuer leur pension. Selon l’Insee, le niveau de vie des retraités a déjà commencé à décrocher. Il était équivalent à celui des actifs en 2010, mais devrait baisser à 85 %, voire à 70 % selon les scénarios choisis, en 2060 (3). Emmanuel Macron a accéléré ce processus avec une hausse de la CSG (4) qui pèse sur une partie des retraités et la désindexation des pensions par rapport à l’inflation.

Sans remise en cause de ces grands principes, le basculement vers un système par points devrait accélérer l’appauvrissement des retraités, comme en Allemagne, où ce calcul a été mis en place en 1992 et où le taux de pauvreté des plus de 65 ans est deux fois plus élevé qu’en France. « L’exemple des régimes complémentaires Agirc et Arrco, qui fonctionnent par points, est loin d’être enviable, note également la chercheuse Christiane Marty dans une note de la Fonction Copernic d’octobre 2018. Entre 1990 et 2009, le taux de remplacement [comparant le dernier salaire à la première pension de retraite] a baissé de plus de 30 %, ce qui est beaucoup plus sévère que dans le régime de base. »

Pour répondre à cette critique, le haut-commissaire à la réforme des retraites, Jean-Paul Delevoye, dit vouloir réindexer les retraites sur les salaires moyens. Sa volonté sera-t-elle consignée dans son rapport final ? Le gouvernement en tiendra-t-il compte ? Cela fait partie des lignes de bascule de son projet, car la symbolique est importante. Mais, globalement, nous n’échapperons pas à une baisse du niveau de vie des retraités sans une augmentation des cotisations. L’indexation voulue par Jean-Paul Delevoye devra donc être financée sur les retraites des néoretraités, par une valeur du point réajustée à la baisse. Autrement dit, le montant des pensions augmenterait plus rapidement qu’aujourd’hui, mais l’entrée dans la retraite se ferait à un niveau de pension plus faible. Plusieurs mécanismes ont été imaginés pour adoucir l’entrée dans la retraite, qui serait brutale dans un tel système. De quoi renforcer la complexité du système et donner raison à cet expert qui ironise : « Si vous avez compris, c’est que je vous ai mal expliqué ! »

(1) À croissance constante, autour de 1,5 %.

(2) Selon l’Insee, 22,3 millions de personnes seraient âgées de 60 ans ou plus contre 12,6 millions en 2005.

(3) « Vingt ans de réformes des retraites : quelle contribution des règles d’indexation ? », Anthony Marino, Insee analyses, n° 17, 15 avril 2014.

(4) Impôt proportionnel acquitté sur tout revenu, augmenté de 1,7 point en 2018.


2/ Faudra-t-il travailler plus longtemps ?

Dans un système où chacun collectionne des points tout au long de sa vie, rien n’oblige en théorie à fixer un âge de départ. Chacun pourrait solder sa retraite lorsqu’il estime avoir assez de points en poche pour prendre le large. Le régime resterait automatiquement à l’équilibre par un ajustement de la valeur du point, si la somme des cotisations engrangées venait à baisser trop fortement.

Sauf que les études ont démontré que le repère symbolique de l’âge de départ joue un rôle crucial. Notamment parce qu’il est le seul repère compréhensible, pour le commun des mortels, et parce qu’il est la seule chose qui paraît certaine dans un système où tout semble précaire et mouvant. « La crainte que nous avons, c’est que les gens partent trop tôt », indique un membre de l’équipe Delevoye. Le risque est que des retraités voient ainsi leur pension fortement diminuer et qu’ils viennent grossir les rangs des mécontents ou des allocataires du minimum vieillesse. Pour « protéger les gens contre eux-mêmes » et les inciter à travailler plus longtemps afin qu’ils aient un niveau plus élevé de pension, le gouvernement envisage donc de créer un « garde-fou » en les tenant par le porte-monnaie.

Les processeurs à novlangue ont rapidement surchauffé : « âge pivot », « âge d’équilibre », « décotes », « surcotes »… Tous les mécanismes imaginés visent peu ou prou un allongement de la vie active. In fine, l’âge légal devait être maintenu à 62 ans (et 57 ans pour les fonctionnaires des missions « régaliennes »). Le totem sera donc préservé. Mais il sera totalement vidé de sa substance et coiffé d’un autre âge « pivot » ou « d’équilibre », correspondant à ce qui est aujourd’hui l’âge de départ à taux plein. Au-dessus de cette seconde borne, à 64 ans, une « surcote » serait accordée aux retraités. Au-dessous, ce pourrait être la « décote ». Une politique de la carotte et du bâton qui reste l’objet d’intenses négociations entre l’équipe Delevoye, les syndicats et le gouvernement.

La CFDT, unique soutien de poids du gouvernement dans son projet, en fait un casus belli. La centrale jure qu’elle combattrait la réforme si le gouvernement s’aventurait à manier trop durement le bâton. Tout simplement parce qu’elle se sent incapable d’aller « sur le terrain » défendre la réforme si elle était perçue comme régressive. Elle pointe notamment « l’injustice » que constituerait un âge pivot identique pour tous, étant donné que certains salariés commencent leur carrière bien plus tôt que d’autres et devraient donc cotiser plus longtemps pour échapper aux décotes.

La CGT, qui combat frontalement le projet Delevoye, fait remarquer qu’un allongement de la durée de travail dans un contexte de chômage de masse contribue à propulser toujours plus d’actifs vers le chômage, voire vers les minima sociaux. Le taux d’emploi des seniors est déjà particulièrement bas : à peine un Français sur deux se trouve en emploi au moment de partir à la retraite en 2019 (1).

Les chiffres de la Sécurité sociale démontrent aussi que l’allongement des carrières s’est accompagné d’un allongement de la durée des arrêts maladie. Les seniors auraient en effet tendance… à tomber malade et à rester souffrants plus longtemps que la moyenne. C’est même l’un des principaux facteurs expliquant l’aggravation de l’état des finances de la branche arrêts de travail de la Sécu.

Mais le sort des seniors en âge de travailler reste un grand impensé du gouvernement, qui oriente sa politique en faveur des actifs les plus employables (mesure de soutien aux salariés modestes au détriment des retraités, flexibilisation du marché du travail, sanction contre les chômeurs, baisse des indemnités chômage, etc.). Les opposants à sa réforme des retraites soulignent donc que l’amélioration de l’emploi et des conditions de travail des seniors demeure un angle mort des politiques sociales de ces dernières années.

(1) Source : Drees, échantillon interrégimes de cotisants (EIC) 2013.


3/ Qui pilotera le futur régime ?

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