Les histoires d’amour se passent, en général

Dans son nouveau roman, François Bégaudeau traite de l’expérience amoureuse telle que, selon lui, beaucoup de gens la vivent : on traverse l’existence côte à côte « sans crise ni événement ». L’ouvrage témoigne d’une vraie acuité sociologique sur la consommation et les pratiques culturelles, mêlées à la vie conjugale.

Benjamin Tainturier  • 13 septembre 2023 abonné·es
Les histoires d’amour se passent, en général
© Michael M. Santiago / Getty Images / AFP

"T’aurais pu être écrivain, lui dit un jour Aline. Peut-être mais pour raconter quoi ? » Rien d’autre, précisément, que la routine : car la plupart des histoires d’amour se passent d’événements. C’est ce que François Bégaudeau, dans ce très beau livre de la rentrée littéraire qu’est L’Amour, choisit de raconter. Jeanne et Jacques, les époux Moreau, vont s’aimer sans se consumer d’amour, compagnons mais pas vraiment éperdus ; ainsi va la vie, les « printemps qui reviennent et qui repartent (1) ». Le modèle romantique de la passion, celui, par exemple des Fragments d’un discours amoureux ou des Souffrances du jeune Werther, est renvoyé au statut d’exception. L’amour, bien au contraire, nous semble une modalité de la vie, douce au point de faire corps avec le temps qui passe et d’être, pour la plupart des gens, le mouvement dans lequel ils traversent l’existence.

Du temps et de la vie : Jeanne et Jacques ne parlent que de cela, leur histoire est toute littérale, toute collée aux états du petit monde des Pays de la Loire qu’ils habitent. Une canalisation remplacée, la clientèle d’un restaurant, un match de basket… Jamais d’incendie dans ces conversations, on parle du monde et, surtout, des choses. Ces deux-là se sont en effet rencontrés dans la France pompidolienne, à l’époque où l’on prête allégeance à la société de consommation, mondialisée, standardisée. Nanti d’un pouvoir d’achat honorable, on se rend dans les Jardiland, les Monsieur Meuble, on est client de cette massification des produits culturels qui sacre Claude François, Serge Lama, Angélique, marquise des anges, Robert Redford ou Richard Cocciante.

Bégaudeau se livre avec brio à cet exercice de sociologie des pratiques de consommation et des pratiques culturelles – on reconnaît ce fameux mousseux consommé comme ersatz du champagne, dont Christiane et Claude Grignon, dans leur étude des styles d’alimentation, avaient souligné l’importance pour les classes populaires. Mais Bégaudeau montre plus largement comment la mise en couple et les rituels de conjugalité héritent des modes de régulation du capitalisme. À l’époque, les unités productives

Envie de terminer cet article ? Nous vous l’offrons !

Il vous suffit de vous inscrire à notre newsletter quotidienne :

Vous préférez nous soutenir directement ?
Déjà abonné ?
(mot de passe oublié ?)
Idées
Temps de lecture : 5 minutes

Pour aller plus loin…

Zidane, sociologie d’un génie
Essai 22 juillet 2026 abonné·es

Zidane, sociologie d’un génie

Stéphane Beaud a choisi le footballeur – sélectionneur pressenti de l’équipe de France masculine de football – comme objet d’étude, depuis ses origines familiales immigrées jusqu’à cette figure de prodige du ballon rond.  
Par Olivier Doubre
Mélissa Laveaux : « Mon travail a toujours été de faire entendre la voix des personnes invisibilisées »
Entretien 22 juillet 2026 abonné·es

Mélissa Laveaux : « Mon travail a toujours été de faire entendre la voix des personnes invisibilisées »

Depuis des années, la chanteuse franco-canadienne ne cesse de dynamiter la scène musicale, entre célébration de la mémoire et mise en lumière de figures queers et féministes oubliées. Politis est allé à la rencontre d’une artiste hors normes, qui a partagé en mars dernier son cinquième album.
Par Bérénice Paul
Berbessa, plongée intime en passé colonial
Idées 17 juillet 2026 abonné·es

Berbessa, plongée intime en passé colonial

Mathématicienne, historienne et écrivaine, Michèle Audin, fille de Maurice Audin, militant communiste et anticolonialiste algérien, mort sous la torture des paras français en 1957, revient, dans ce livre achevé peu avant son décès, sur son histoire familiale.
Par Olivier Doubre
Carlos Beas Torrès : « Sur notre territoire, nous affrontons des fonds d’investissement mondiaux »
Entretien 16 juillet 2026 abonné·es

Carlos Beas Torrès : « Sur notre territoire, nous affrontons des fonds d’investissement mondiaux »

L’activiste mexicain de 71 ans continue d’alerter sur les infrastructures industrielles et logistiques visant à renforcer le commerce international, au détriment de l’environnement et des populations locales. Sa tournée européenne s’est terminée par la mobilisation contre le Canal Seine-Nord Europe.
Par Vanina Delmas