« Manif » en camion près de l’Élysée : l’absurde procès de deux militants CGT

Ce 12 janvier étaient jugés deux militants syndicaux. Leur possible délit ? Avoir déambulé en avril dernier à proximité du palais présidentiel, contre la réforme des retraites, dans un camion bardé de banderoles. Récit d’un procès ubuesque, au détriment de la justice.

Pierre Jequier-Zalc  • 12 janvier 2024
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« Manif » en camion près de l’Élysée : l’absurde procès de deux militants CGT
© Capture d'écran de la vidéo d'Info'Com

Il y a des matinées où les repères démocratiques d’un pays interrogent. Se questionnent. Ce vendredi matin, au tribunal de grande instance de Paris, porte de Clichy, était l’une d’elles. Pour cause, la 24e chambre du tribunal correctionnel devait étudier l’affaire de deux militants de la CGT Info’Com. Leur méfait ? L’« organisation d’une manifestation interdite sur la voie publique en habillant un camion de plusieurs pancartes contre la réforme des retraites et représentant le président de la République levant son majeur pour déambuler à Paris sans déclaration préalable ».

À lui seul, le motif de poursuite laisse perplexe et prêterait même à sourire s’il n’avait pas de telles conséquences. Parce que neuf mois plus tard, ces deux militants, dont le secrétaire général adjoint de la CGT Info’Com, Julien Gicquel, risque jusqu’à 6 mois de prison et plusieurs milliers d’euros d’amende. Pour lutter contre cette inculpation jugée purement politique et d’intimidation par les deux militants, la CGT avait organisé une mobilisation devant le tribunal et prévenue plusieurs médias. Sauf que la veille, tout a été décommandé.

La raison ? L’avocat des militants de la CGT, Arié Alimi, est bloqué à Lyon pour le procès des violences policières subies par Geneviève Legay, lequel se poursuivait aujourd’hui encore. Il a donc missionné l’une de ses consœurs pour demander, ce matin du 12 janvier, le renvoi du procès. Une simple banalité, a priori. Sauf qu’au moment de demander le renvoi, la procureure se lève et annonce qu’elle ne voit pas d’intérêt au report car elle souhaite demander la relaxe ! Surréaliste quand on sait que c’est justement le parquet, dont elle est la représentante, qui a poussé à poursuivre les deux syndicalistes.

Kafkaïen

Stupeur dans la salle. L’avocate, simplement venue demander le renvoi, sourit : « Je fêtais mon anniversaire hier soir, je ne m’attendais pas à plaider ce matin ». Les militants se concertent. « Le parquet se désavoue, il faut battre le fer tant qu’il est chaud ! » Le procès est maintenu. S’ensuit donc, pendant une grosse demi-heure, une audience surréaliste, kafkaïenne, où tout le monde est d’accord. Le président du tribunal, mi-amusé, mi-agacé de perdre du temps sur cette histoire, ironise : « Comme disait Renaud, je suis une bande à moi tout seul. Ce qu’on doit examiner aujourd’hui, c’est si un camion de deux personnes est une manif à lui tout seul ».

Malgré cette atmosphère, les paroles des deux militants rappellent l’importance, pour eux, de ce procès. « Je tiens à dire que c’est humiliant et impressionnant d’être là aujourd’hui. On est à la barre pour avoir défendu nos acquis sociaux. On est des bons travailleurs, des bons pères de famille. C’est impressionnant, et incompréhensible. » Un avis que la procureure suit, comme elle l’avait préalablement annoncé. « Il n’y a pas eu de manifestation interdite ce jour-là à Paris. Les faits ne sont donc pas caractérisés », explique-t-elle avant de poursuivre qu’une « manifestation, c’est a minima 3 personnes. Là, on parle de deux personnes dans un camion, certes maquillé, mais qui n’entrave à aucun moment la voie publique. On ne peut pas parler de manifestation. Je demande donc la relaxe. »

On est à la barre pour avoir défendu nos acquis sociaux.

L’avocate des militants, qui connaît à peine le dossier, enfonce le clou : « Quand je pars en vacances avec mon mari et mes deux enfants agités à l’arrière, c’est une énorme manifestation en fait ! ». Comme dirait Pierre Desproges, « quand on est plus de quatre, on est une bande de cons, donc a fortiori moins de deux, c’est l’idéal ! »

Sans surprise, après la suspension de séance, les deux syndicalistes sont relaxés. L’État est même condamné à rembourser une partie de leurs indemnités d’avocat, à hauteur de 1 600 euros par tête. Sans suspense, le parquet a indiqué qu’il ne ferait pas appel. Une manière de rétablir, de la part de la justice, un équilibre démocratique après une procédure aux relents autoritaires et d’intimidation politique. Malgré tout, c’est en restant dans la salle d’audience, à la suite de ce procès, qu’on mesure aussi les conséquences concrètes de ce genre de procédure.

Après ça, une vraie affaire

Après ce procès « léger », se tient en effet celui d’une affaire d’agression sexuelle. Une jeune femme, serveuse dans un bar, accuse un acteur de second rang de lui avoir mis une violente main aux fesses pendant son service. Une affaire grave, dont les conséquences pour la victime, en larmes à la barre, sont bien visibles un an et demi après les faits. Sauf que le tribunal a déjà perdu plus d’une heure à examiner les absurdes poursuites à l’égard des militants CGT. Et que le temps file, obligeant le président, pourtant très attentif et connaisseur de ce dossier, à parfois essayer d’accélérer le rythme.

13 heures 30. La matinée devrait se terminer et le tribunal rendre la salle. Mais le procès de l’agression sexuelle n’en est qu’au début. L’audience qui devait suivre, concernant un trafic de stupéfiants, est renvoyée, interrompant le témoignage du présumé agresseur. Date du renvoi : janvier 2025. Une porte s’ouvre. Une greffière d’une autre chambre cherche une salle vide pour poursuivre une audience qui ne s’est pas terminée. Le président s’énerve : « Nous sommes en train d’examiner des faits très graves. On ne changera pas de salle tant qu’on n’aura pas fini. » Puis, il ajoute, plein de sarcasme : « Et cela, même si un camion avec des banderoles militantes débarquent ! »

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