« Métiers féminins » : les « essentielles » maltraitées

Les risques professionnels sont généralement associés à des métiers masculins, dans l’industrie ou le bâtiment. Pourtant, la pénibilité des métiers féminins est majeure, et la sinistralité explose. Un véritable angle mort des politiques publiques.

Pierre Jequier-Zalc  • 15 novembre 2024 abonné·es
« Métiers féminins » : les « essentielles » maltraitées
© Nathan Laine / Hans Lucas / AFP

La voir sortir du métro suffit à comprendre. Dans les escaliers, la démarche est laborieuse. Le dos arc-bouté. Une des jambes ne se plie presque plus. La main s’accroche à la rampe, seul point d’appui dans un univers de douleurs. « Vous avez vu, je ne peux plus rien faire. Je n’arrive même plus à me baisser pour mettre mes chaussures », confie Djohar, enfin assise à la table d’un café. À 53 ans, elle ne peut plus travailler.

La vie de cette femme a basculé une première fois en 2014. Elle travaille alors à temps partiel dans un centre des finances publiques parisien. Elle y fait le ménage. Ce jour-là, il pleut. Le sol est mouillé. Elle a pris un peu de retard sur son planning et accélère le rythme. Quand soudain, en poussant son chariot trop rapidement, elle chute. Son poignet droit, son outil de travail numéro un, est fracturé. Elle n’en retrouvera jamais l’usage total. « Dix ans plus tard, j’ai encore mal, je n’arrive plus à serrer les objets que je tiens », souffle-t-elle.

Pourtant, Djohar ne veut pas abandonner son emploi. Seule avec trois enfants à charge, dont l’aînée a alors 14 ans, elle reprend. S’arrête de nouveau, le poignet tétanisé de douleur. Reprend une nouvelle fois. Pendant trois ans, elle enchaîne les périodes de travail et d’arrêt. Puis en 2017, en sortant du travail, elle tombe de nouveau. Licenciée pour inaptitude en 2019, elle ne peut plus travailler et bénéficie d’une allocation adulte handicapée.

Pour la Sécurité sociale, la douleur n’entre pas en ligne de compte, seulement les traces physiques.

D. Cheuton

« C’est compliqué, très compliqué », explique-t-elle en secouant la tête. Accompagnée par le collectif CGT du nettoyage, cela fait plus de cinq ans qu’elle essaie de se faire reconnaître une incapacité permanente de plus de 10 %, ce qui lui permettrait d’accéder à une rente. En vain. « Je n’imaginais pas que ce serait si complexe, raconte Danielle Cheuton, qui suit son dossier. Pour la Sécurité sociale, la douleur n’entre pas en ligne de compte, seulement les traces physiques. Mais celles-ci ont disparu avec le temps. La douleur, elle, est restée. »

Une barrière administrative récurrente dans la reconnaissance de tels sinistres. « Les arguments de la salariée mettant en avant sa douleur et la réalité de son travail se heurtent à la logique juridique et à la légitimité médicale, incarnée par le médecin-conseil de la caisse », écrit la sociologue Delphine Serre, autrice d’un article

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