Mayotte, l’obsession migratoire

Tout débat politique concernant le département ultramarin vire sans attendre à la question de l’immigration, comme si le pays n’avait rien d’autre à proposer à l’île pour la reconstruire, y réduire les inégalités et proposer des conditions d’existence dignes aux Mahorais.

Pierre Jacquemain  • 22 avril 2025
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Mayotte, l’obsession migratoire
Des jeunes en tenue traditionnelle attendent d'accueillir Emmanuel Macron, lors de sa visite à Mayotte, le 21 avril 2025.
© Ludovic MARIN / AFP

Pas un débat, pas une intervention, pas un propos politique n’évoque la situation à Mayotte sans très vite aller sur le terrain de l’immigration. Et très vite ne parle que de ça. Rien que de ça. Il ne s’agit pas de nier le problème. Il existe, et tant que la question de l’accueil des exilés ne sera pas prise en compte, les Mahorais en pâtiront. Le problème, ce ne sont pas les exilés qui débarquent à Mayotte, c’est l’absence de conditions dignes pour les accueillir.

Et comme les conditions d’existence à Mayotte sont déjà parfaitement indignes – accès limité à l’eau potable, électricité défaillante, services publics manquants, habitations de fortune, hôpitaux sous-dotés, etc. –, c’est une compétition de misère que l’on instrumentalise et sur laquelle flirtent beaucoup trop d’irresponsables politiques.

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À l’image de la très conservatrice sénatrice Valérie Boyer (LR), qui, interrogée sur l’engagement du pape François en faveur des exilés partout dans le monde, a osé sur Franceinfo : « Dans l’immigration, il y a la souffrance des personnes qui quittent leur pays mais il y a aussi la souffrance des personnes qui accueillent, souvent contre leur volonté, d’autres personnes. Toutes les souffrances, toutes les vies, doivent être prises en compte. » À deux doigts de comparer la situation de personnes persécutées, menacées de mort dans leur pays, par la faim, le réchauffement climatique, ou la guerre, qui traversent parfois les mers et les océans au péril de leur vie, à l’inconfort d’une sénatrice qui ne veut pas « de ça » chez elle. Quelle indécence.

N’avons nous pas un autre récit à énoncer que celui qui consiste à trouver un coupable, un bouc émissaire, le migrant ?

Quatre mois après le passage du cyclone Chido, qui a laissé des milliers de familles dans le désarroi le plus complet, faisant 40 morts sur son passage et occasionnant des dégâts estimés à près de quatre milliards d’euros, n’avons-nous pas – nous, l’une des plus grandes puissances du monde – un autre récit à énoncer que celui qui consiste à trouver un coupable, un bouc émissaire, le migrant ? Comme celui de s’alarmer de l’intensification des phénomènes météorologiques aussi violents que celui qu’a connu Mayotte – et connaîtra sans doute encore – lié au réchauffement climatique ?

Sur le même sujet : À Mayotte, « le matin, j’ouvre les yeux et je pleure »

Que pouvons-nous faire contre cela ? Et par ailleurs, dans le département le plus pauvre de France, où 77 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, avec un taux de chômage frôlant les 40 %, où la misère côtoie l’insécurité, qu’avons-nous – nous, l’un des pays les plus riches du monde – à proposer pour réduire les inégalités, reconstruire l’île hippocampe dans les meilleurs délais et offrir des conditions d’existence dignes aux Mahorais ?

Des réponses aux urgences sociales qui étaient attendues lors de la visite du président Macron à Mayotte le 21 avril, tant les attentes sont fortes et la lenteur des procédures insupportable pour les habitants. Si Emmanuel Macron est venu avec, dans ses bagages, un plan à 3,2 milliards d’euros, il avoue : « Je suis lucide, ce n’est pas un texte de loi qui réglera la situation. » Et d’aller très vite sur le terrain que lui et ses ministres privilégient : l’immigration. Son plan, au doux nom de « Hurawa wa shaba », qui signifie « mur de fer », promet jusqu’à 35 000 reconduites à la frontière par an. Des flics, des radars et de la fermeté. Du concret.

Nous sommes définitivement gouvernés par des imbéciles.

Pour la hausse des prix liée à l’inflation, les toits manquants, l’accumulation des déchets, les fils électriques à terre, l’accès à l’alimentation et à l’eau, les Mahorais attendront. « Quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt », dit le proverbe chinois. Nous sommes définitivement gouvernés par des imbéciles. Irresponsable !

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