Le 1er Mai, un jour pas ordinaire

Sous couvert de liberté individuelle, la proposition d’autoriser le travail le 1er Mai sert une vision toujours plus flexible du droit du travail. Et pourrait contraindre encore davantage les plus vulnérables.

Pierre Jacquemain  • 14 avril 2026
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Le 1er Mai, un jour pas ordinaire
© Gustavo Fring / Pexels

Il y a, dans certaines décisions politiques, une manière feutrée de déplacer les lignes sans jamais en assumer frontalement la portée. Autoriser le travail le 1er Mai relève de cette stratégie discrète : faire passer pour une simple mesure d’organisation, de « bon sens » comme ils disent, ce qui constitue en réalité une remise en cause silencieuse de nos repères collectifs.

Car ce jour n’est pas neutre. Il s’inscrit dans une histoire longue, celle des conquêtes ouvrières, des luttes pour arracher du temps au travail, pour imposer l’idée qu’une société ne se réduit pas à la production et à la consommation. Travailler moins, ce n’était pas seulement travailler mieux ; c’était vivre davantage, politiser le quotidien.

Remettre en cause ce principe, c’est participer d’un lent effacement de ces acquis, au profit d’une vision utilitariste où chaque journée doit être « valorisée ». Certes, le Premier ministre, Sébastien Lecornu, menacé d’une motion de censure, a fini par siffler la fin de la partie et donner le point aux syndicats. Mais l’ouverture de ce débat n’a rien d’anodin.

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Dans ce contexte, la proposition portée par l’ancien Premier ministre Gabriel Attal apparaît pour ce qu’elle est : une provocation politique autant qu’un symptôme d’impuissance. Faute de répondre aux urgences sociales, entre inflation, explosion des coûts de la vie, précarisation croissante, etc., le pouvoir s’emploie à rouvrir des fronts idéologiques, au mépris de toute méthode.

Aucune concertation sérieuse avec les organisations syndicales, aucune prise en compte des réalités du terrain : simplement l’imposition verticale d’une mesure présentée comme pragmatique, mais profondément clivante.

Plus encore, l’argumentaire avancé relève d’un cynisme à peine voilé. On invoque la « liberté » laissée aux salariés de travailler ou non. Mais de quelle liberté parle-t-on, dans un rapport de subordination où le refus peut coûter cher  ? Comme si, face à l’employeur, chacun disposait d’une capacité réelle à dire non sans conséquences.

C’est la poursuite d’un modèle économique qui exige toujours plus de flexibilité, de disponibilité, toujours moins de droits collectifs.

Cette fiction du choix individuel sert surtout à masquer une contrainte structurelle, bien réelle, qui pèsera, comme toujours, sur les plus vulnérables. On voudrait également nous faire croire que cette mesure bénéficierait aux petits commerces, aux artisans, aux boulangers ou aux fleuristes de quartier. L’argument est commode, presque attendrissant.

Il est surtout mensonger. Car ce sont bien les grandes enseignes, les groupes de distribution et les plateformes qui tireront profit d’une extension de ce jour travaillé. Ceux-là mêmes qui, depuis des années, fragilisent le tissu local, uniformisent les centres-villes et contribuent à la disparition progressive du petit artisanat dans les territoires.

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Derrière cette proposition, il n’y a donc ni souci des indépendants ni volonté de répondre aux besoins sociaux. Il y a la poursuite obstinée d’un modèle économique qui exige toujours plus de flexibilité, toujours plus de disponibilité, toujours moins de droits collectifs. Un modèle qui considère le temps non travaillé comme une anomalie, et les conquêtes sociales comme des archaïsmes.

Refuser cette banalisation du 1er Mai, ce n’est pas s’arc-bouter sur le passé. C’est affirmer que certaines limites doivent demeurer, que tout n’est pas négociable, et que le progrès social ne consiste pas à revenir sur ce qui a été arraché de haute lutte. À l’heure où tant de Français subissent de plein fouet la crise énergétique et la hausse des prix, la priorité devrait être ailleurs : protéger, redistribuer, sécuriser.

À défaut, le pouvoir prend le risque de révéler, une fois de plus, son véritable horizon : non pas l’émancipation, mais l’adaptation contrainte. Non pas le dialogue, mais l’injonction. Et, au bout du compte, l’effacement progressif de ce qui faisait encore tenir ensemble notre pacte social.

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