Medef : la tentation brune

Le déjeuner entre le Medef et Jordan Bardella n’a rien d’une surprise : à l’heure des crises, une fraction croissante des élites économiques paraît prête à s’accommoder, voire à s’appuyer, sur des forces autoritaires.

Pierre Jacquemain  • 21 avril 2026
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Medef : la tentation brune
Jordan Bardella, à son arrivée au déjeuner de travail avec le Medef, à Paris, le 20 avril 2026.
© Dimitar DILKOFF / AFP

Il devient difficile de feindre la surprise. À mesure que l’extrême droite européenne se coordonne, de Matteo Salvini à Geert Wilders, en France elle parachève sa mue : celle d’une force parfaitement fréquentable pour les élites économiques. Le déjeuner annoncé entre le Medef et Jordan Bardella n’est pas une anomalie, mais l’aboutissement d’un processus ancien. Cette normalisation n’a rien de soudain. Elle s’inscrit dans une stratégie patiente, amorcée bien avant que Marine Le Pen ne tente de dédiaboliser le Rassemblement national. On se souvient que Marion Maréchal fut l’une des premières figures de cette mouvance invitée aux universités d’été du Medef.

Une fraction croissante des élites économiques paraît prête à s’accommoder, voire à s’appuyer, sur des forces autoritaires.

Le symbole était clair : une partie du patronat testait déjà les conditions d’un rapprochement. Ce qui relevait hier d’un risque tactique est devenu une évidence stratégique. Il faut prendre la mesure de ce basculement. Longtemps le Medef a cultivé une distance de façade avec l’extrême droite. Non par conviction démocratique, mais par prudence économique. Dans un capitalisme mondialisé, instable mais ouvert, les outrances nationalistes pouvaient apparaître contre-productives. Ce temps semble révolu. À l’heure des crises, une fraction croissante des élites économiques paraît prête à s’accommoder, voire à s’appuyer, sur des forces autoritaires.

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Dans cette recomposition, Jordan Bardella incarne une figure nouvelle : celle d’un dirigeant d’extrême droite lisse, médiatique, compatible avec les codes du capital. Sa communication, jusque dans la mise en scène de sa vie privée, notamment autour de sa relation avec Maria Carolina de Bourbon des
Deux-Siciles
, héritière issue de l’aristocratie européenne, participe de cette entreprise de respectabilisation. Elle traduit moins une modernité qu’un alignement : celui d’un personnel politique soucieux de rassurer les puissants davantage que de défendre les intérêts populaires qu’il prétend incarner.

Complaisance

Car c’est là le cœur de la contradiction. Derrière le discours affiché par Marine Le Pen et ses lieutenants, le projet économique demeure compatible avec les attentes du patronat : baisses de charges, hostilité aux régulations, refus de transformations structurelles nécessaires à une redistribution des richesses. Dans ce cadre, le rapprochement avec des figures comme Bernard Arnault – dont on rappelle qu’il était en bonne place lors de l’investiture de Donald Trump – n’a rien d’incohérent. Il est au contraire le signe d’une convergence d’intérêts. L’histoire, à cet égard, est sans ambiguïté.

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En Italie, en Allemagne, en Espagne comme en France, les droites extrêmes n’ont jamais accédé seules au pouvoir. Elles ont bénéficié, à des degrés divers, du soutien ou de la complaisance de larges segments du grand patronat. Face à la montée des mouvements ouvriers et aux exigences de redistribution, ces alliances ont souvent été perçues comme un moindre mal, ou comme un outil de maintien de l’ordre social.

Ce qui se rejoue aujourd’hui n’est donc pas inédit. C’est une séquence classique du capitalisme en crise : lorsque les compromis démocratiques vacillent, que les inégalités deviennent difficilement soutenables, une partie des classes dominantes se tourne vers des solutions autoritaires. L’extrême droite, débarrassée de ses aspérités les plus visibles, devient alors un partenaire acceptable

L’extrême droite ne prospère pas en marge du système, elle s’y inscrit.

Le danger réside dans cette banalisation. Il ne s’agit plus d’une rupture spectaculaire, mais d’un glissement progressif : invitations, déjeuners, échanges feutrés. À force de normalité, l’anormal devient invisible, tandis que les lignes de force se déplacent en profondeur. Nommer cette dynamique est une nécessité politique. Non pour rejouer indéfiniment les leçons du passé, mais pour comprendre le présent : l’extrême droite ne prospère pas en marge du système, elle s’y inscrit. Et si elle s’en rapproche aujourd’hui avec autant d’aisance, c’est peut-être parce qu’une partie de ce système la considère déjà comme une solution.

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Parti pris

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