« Le projet de l’extrême droite est dangereux précisément parce qu’il avance en silence »

Dans une tribune, Sarah Pigeaud, membre du conseil politique et coréférente du projet de Place publique, alerte sur l’entrisme opéré discrètement par des organisations reliées à l’extrême droite au sein de l’école publique. Elle appelle l’Éducation nationale à résister à ce danger.

Sarah Pigeaud  • 3 décembre 2025
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« Le projet de l’extrême droite est dangereux précisément parce qu’il avance en silence »
© CDC / Unsplash.

Il existe des conquêtes silencieuses, des batailles idéologiques menées sans bruit : un livret de civisme remis aux élèves pour encourager l’épanouissement de chacun, quelques centimes arrondis sur un terminal de paiement pour lutter contre le décrochage scolaire, ou encore l’intervention d’une association en classe pour sensibiliser « à la vie affective, au développement des compétences psychosociales et au soin de la santé mentale des adolescents ». Rien de brutal, des mécaniques feutrées, d’une efficacité remarquable.

Sous une façade charitable, c’est à chaque fois un véritable programme d’influence idéologique qui se met en place.

Le projet de l’extrême droite est dangereux précisément parce qu’il avance en silence. Sous une façade charitable, c’est à chaque fois un véritable programme d’influence idéologique qui se met en place, piloté par des réseaux catholiques conservateurs et soutenu par des mécènes engagés dans un vaste projet de « réarmement moral ».

Distiller une vision morale conservatrice

Ainsi, derrière un simple arrondi à la caisse on trouve le réseau Espérance banlieues, marqué par des pratiques internes contestées et plusieurs plaintes. Son essor s’inscrit dans une galaxie organisée autour de la Fondation pour l’école et appuyée par de puissants financeurs, dont Pierre-Édouard Stérin, figure du projet d’union des droites.

À travers le Fonds du bien commun, ces mécènes financent des interventions au sein d’écoles privées sous contrat. L’association Lift, elle aussi largement soutenue par le même milliardaire ultraconservateur, s’empare ainsi des programmes d’éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle – censés protéger les enfants, notamment contre les violences sexuelles – pour y distiller une vision morale conservatrice.

Sur le même sujet : Fondation pour l’école : contre bonne fortune, Sacré-Cœur

Jusqu’ici, cet entrisme touchait surtout l’enseignement privé. Ce n’est désormais plus le cas. Les mêmes méthodes gagnent aujourd’hui l’école publique. Le Passeport du civisme, par exemple, est distribué dans des établissements de communes « partenaires » – Vertou, Guérande, Châteaubriant, Sautron, Talmont-Saint-Hilaire… – et présenté comme un outil pédagogique destiné à renforcer la citoyenneté.

Infiltrer l’institution pour façonner les consciences

Pourtant, des associations de parents alertent : manque de transparence, orientation idéologique, glissement de l’éducation civique vers une morale réactionnaire. L’association porteuse du projet a reçu 50 000 € du Fonds du Bien Commun. En 2024, le ministère de l’Éducation nationale a retiré sa demande d’agrément national en raison de doutes sur sa neutralité. Et malgré cela, l’initiative continue d’être déployée.

Là encore, rien d’explicite : seulement un livret aux airs inoffensifs remis aux écoliers. L’enrobage est doux, mais la stratégie reste la même. Le Fonds du bien commun avait déjà soutenu des initiatives culturelles calquées sur le modèle du Puy du Fou, des projets artistiques mêlant tradition, récit national et vision religieuse conservatrice, comme à Moulins cet été.

Se battre n’est pas toujours simple. Résister ne va jamais de soi. Mais aujourd’hui, je vous exhorte à ne pas rester passifs

Désormais, c’est l’École qui devient leur nouveau terrain d’expansion. Infiltrer l’institution pour façonner les consciences : tel est l’objectif.

Oui, se battre n’est pas toujours simple. Résister ne va jamais de soi. Mais aujourd’hui, je vous exhorte à ne pas rester passifs.

Il ne s’agit pas de remettre en cause la solidarité, la philanthropie ou l’engagement éducatif. Mais de refuser qu’ils se transforment en chevaux de Troie idéologiques, destinés à acheter les consciences à bas prix. Défendre la République commence par un réflexe élémentaire : demander qui finance, qui agit, et au nom de quoi.

Sur le même sujet : Sainteté, business et extrême droite : la galaxie cachée de Pierre- Édouard Stérin

Car la République ne s’effondre pas sous un assaut frontal. Elle se délite lentement, silencieusement, remplacée, geste après geste, par une morale privée, verticale, prescriptive.

L’École de la République ne peut pas se laisser endormir. Elle doit réagir, lucidement et fermement, pour empêcher que l’influence de quelques-uns ne prenne la place de l’intérêt général.

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