« Pas de récépissé, pas de police de proximité : nous voulons que les jeunes non-blancs cessent de mourir »
À l’occasion des trois ans de la mort de Nahel Merzouk, l’association RED Jeunes appelle à une remise en cause plus profonde des pratiques policières et à une redéfinition de la notion de sûreté dans les quartiers populaires.

© Maxime Sirvins
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Meurtre de Nahel : le combat des mots « Avec le drame de Nahel, la jeunesse a compris qu’il fallait lutter pour se faire entendre » « Sans nous, il y aurait eu un autre drame » Mort de Nahel Merzouk : abattre la chimèreArrêtons avec les fausses solutions qui aménagent la violence policière au lieu d’y mettre fin. Le récépissé de contrôle d’identité documenterait le contrôle au faciès sans le supprimer. La police de proximité multiplierait les contacts qui, précisément, nous tuent. Notre histoire est celle de centaines d’enfants morts des suites d’une rencontre avec les forces de l’ordre, pas celle d’une relation à apaiser.
Depuis les années 1970, plus d’un millier de personnes sont mortes des suites d’une intervention policière. Depuis le début de l’année 2026, on en compte déjà 22. Nous obtenons aujourd’hui quelques victoires judiciaires, trop rares, trop lentes. Le policier qui a tué Olivio Gomes a été condamné pour homicide volontaire. Très récemment, la requalification en meurtre de la mort de Nahel par la Cour de cassation, trois ans presque jour pour jour après les faits, nous laisse entrevoir une lueur de justice.
RED jeunes, pour Rassemblement, égalité, démocratie
Mais pendant que nous nous battons pied à pied pour ces reconnaissances, l’État construit un arsenal légal qui va dans la direction opposée. Les morts par balle lors de refus d’obtempérer existaient avant 2017. Après le vote de l’article L435-1 du Code de la sécurité intérieure, qui autorise les policiers à tirer sur un véhicule en fuite sur la base d’une simple anticipation arbitraire de ce que ses occupants pourraient faire, ces tirs meurtriers ont été multipliés par cinq.
En 2021, la loi sécurité globale tente de pénaliser la diffusion d’images permettant d’identifier des policiers en intervention. L’article est censuré par le Conseil constitutionnel, mais l’intention de soustraire la police au regard public, elle, ne l’est pas.
En mai 2025, la circulaire Retailleau vient systématiser les courses-poursuites. En décembre, Abdulaï Jau est mort, pris en chasse par une voiture de la BAC (brigade anticriminalité) à Houilles parce qu’il n’avait pas de casque. En avril 2026, à Sartrouville, un chibani était fauché par une voiture de la BAC en sortant de la mosquée. Nos rues sont des terrains de chasse, et l’arsenal légal ne fait qu’avancer dans ce sens.
Enfin, la proposition de présomption de légitime défense pour les forces de l’ordre, rejetée en janvier dernier, doit revenir sous forme d’un projet de loi gouvernemental dans les prochains mois. Alors trois ans après le meurtre de Nahel, et à quelques mois d’une élection qui pourrait redéfinir en profondeur les prérogatives de la police, nous n’avons plus le temps des demi-mesures.
Le déni des contrôles d’identité
Face à cette escalade, le récépissé de contrôle d’identité est l’une des propositions réformistes qui revient le plus souvent. Les chiffres sont pourtant là, incontestables : en 2017, le Défenseur des droits établissait que les jeunes hommes perçus comme noirs ou arabes avaient vingt fois plus de risques d’être contrôlés que les autres. Et après trois condamnations judiciaires, la Cour de cassation en 2016, le Conseil d’État en 2023, la CEDH en juin 2025, les contrôles au faciès sont toujours là, documentés, reconnus, et sans réponse politique à la hauteur. Encore besoin de prouver leur existence ?
Le contrôle d’identité n’est pas un outil neutre mal employé : c’est un outil de domination et de racialisation.
Nous avons nous-mêmes porté une campagne pour le récépissé. Pas pour convaincre des décideurs que les contrôles au faciès existent, mais parce que pour des millions de jeunes non-blancs, cette pratique est tellement banalisée qu’il fallait un outil pour la nommer et la rendre inacceptable. C’était un enjeu de conscientisation des nôtres.
Notre revendication est claire : mettre fin aux contrôles préventifs, pas les encadrer. La police est raciste, structurellement, et les preuves ne manquent pas. Le contrôle d’identité n’est pas un outil neutre mal employé : c’est un outil de domination et de racialisation. L’encadrer ne changera pas la main qui s’en saisit. Faire du récépissé une fin en soi, c’est accepter ces contrôles, avec un tampon en plus.
Ce n’est pas une position radicale : dès 1981, Robert Badinter appelait à leur suppression pure et simple. Douze ans plus tard, le Conseil constitutionnel jugeait que des contrôles généralisés et discrétionnaires seraient incompatibles avec la liberté individuelle, et posait une condition : un motif circonstancié. Mais ce motif, personne ne le vérifie jamais en amont, et tout policier peut l’inventer après coup. Cette limite censée nous protéger n’a jamais empêché quoi que ce soit.
Police de proximité : l’occupation et le contrôle de nos quartiers
La police de proximité repose sur une idée : plus de présence policière produirait de la confiance et de la sécurité. Une idée qui traverse les clivages politiques, de Jospin à Macron, en passant par l’état d’urgence de 2005. Et regardons où elle mène dans sa forme la plus assumée : en avril 2026, Retailleau propose de « boucler 24h/24 » entre 50 et 60 quartiers, couper les télécommunications, et déployer des blindés. Le prétexte, le narcotrafic. La réalité, le quadrillage militaire de quartiers populaires.
Comme le récépissé, la police de proximité n’est pas une finalité, c’est un outil, et il sera manié par la même main. Des brigades nord-africaines, chargées sous la colonisation de surveiller et ficher les travailleurs algériens à Paris, aux UTeQ (Unités territoriales de quartier) devenues BST (Brigades spécialisées de terrain), parfois rebaptisées BTC (Brigades territoriales de contact), présentées comme des unités qui « connaissent le quartier », la forme change, la logique reste. On a tous en tête Iheb, tabassé par la BST dans une épicerie à Vénissieux en mai 2024. La BST connaissait bien son quartier. Cette « proximité » ne l’a pas empêchée de le tabasser. Ce dont nos quartiers ont besoin, c’est d’éducation, de santé, de services publics, et surtout de sûreté.
Pour la sûreté contre l’arbitraire policier
Un même constat traverse les pratiques qu’on vient de décrire : ce n’est pas la qualité du contact entre police et population qui pose problème, c’est le contact lui-même, et la domination qui s’y attache. Contrôle au faciès, course-poursuite, plaquage ventral, chaque intervention rapprochée porte en elle un risque de mort. El Hacen Diarra est mort en janvier 2026, plaqué au sol et tazé après un simple contrôle, répétant « vous m’étranglez » jusqu’à son dernier souffle. Ce n’est pas une dérive isolée. C’est la conséquence d’une institution qui fait de la domination physique son mode d’action ordinaire face aux corps non-blancs.
Il faut d’abord interdire ce qui rend chaque contact potentiellement mortel : le plaquage ventral doit être prohibé, l’article L435-1 abrogé. Et l’armement généralisé de la police doit être questionné. Le Royaume-Uni n’est pas un modèle à importer tel quel : sa police tue aussi, et vise surtout les minorités raciales. Mais le différentiel reste frappant : en 2023, la police française a déclaré 161 tirs opérationnels, contre une poignée par an au Royaume-Uni, où l’essentiel des patrouilles n’est pas armé.
Et réduire la létalité ne suffit pas, il faut réduire le contact lui-même. À Baltimore, le programme Safe Streets repose sur cette logique depuis 2007 : des intervenants reconnus localement désamorcent les conflits avant qu’ils n’escaladent, sans uniforme ni menottes. Dans les quartiers où il est le mieux implanté, les résultats sont nets, jusqu’à 56 % de baisse des homicides, et plus de 365 jours sans un seul homicide à Cherry Hill ou Park Heights. La ville a aussi décidé de détourner une partie de ses appels d’urgence vers des travailleurs sociaux plutôt que vers des patrouilles armées.
Nous ne réclamons pas la sécurité, ce mot brandi à chaque loi qui criminalise nos quartiers sans jamais alléger le bilan. Nous réclamons la sûreté, inscrite dès 1793 parmi les droits fondamentaux : le droit d’être protégés de l’État lui-même, quand il devient la menace. Cela passe par des choix concrets : fin des contrôles préventifs, suppression de la BAC et de la BST, arrêt des courses-poursuites, abrogation de l’article L435-1, remplacement de cette présence policière par des intervenants issus du quartier. C’est cela le droit à la sûreté : non pas une sécurisation imposée par la violence depuis l’extérieur mais une protection que nos quartiers ne peuvent construire qu’eux-mêmes.
Des contributions pour alimenter le débat, au sein de la gauche ou plus largement, et pour donner de l’écho à des mobilisations. Ces textes ne reflètent pas nécessairement la position de la rédaction.
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