Lafarge : patrons libérés, militants écologistes réprimés

Les premiers ont signé des chèques à hauteur de 5,6 millions d’euros à l’État islamique, contribuant à financer des attentats en Europe. Les seconds, interpellés par une brigade antiterroriste, avaient causé des dégradations dans un site du cimentier.

Hugo Boursier  • 2 juin 2026
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Lafarge : patrons libérés, militants écologistes réprimés
Cette photographie montre le logo de l'entreprise industrielle française Lafarge, apposé sur un bâtiment d'une cimenterie située au nord de Paris, le 14 avril 2025.
© Sébastien DUPUY / AFP

Bruno Lafont a raison. Et tout le monde peut comprendre le PDG du cimentier Lafarge, lorsqu’il dit que « la prison, c’est quelque chose d’assez difficile pour [lui] ». En réalité, ce « choc carcéral » que l’homme de 69 ans dit avoir vécu, chaque personne entrant dans un établissement pénitentiaire l’expérimente. Et de plus en plus durement. 5 000 nouveaux détenus de plus se sont entassés cette année, pour seulement 750 places disponibles supplémentaires. Au 1er mai, ils étaient 88 654 à être détenus sous le toit de l’administration.

Résultat : une hausse sans précédent de matelas posés à même le sol en un an (+ 47 %). La France est sur le podium des pires prisons européennes. Les suicides de détenus noircissent régulièrement la presse régionale, sans générer un quelconque écho dans le débat public. Les troubles psychiatriques sont légion. La promiscuité, les violences administratives et l’insalubrité ne font que les accroître. Dans son rapport fin janvier, le Conseil de l’Europe voyait dans nos établissements un futur « entrepôt humain ». L’image est forte.

Du reste, pour l’ancien patron du CAC 40, et son bras droit, Christian Herrault (75 ans), cette expérience fut de très courte durée. Condamnés le 13 avril par le tribunal correctionnel de Paris à six et cinq ans de prison ferme pour financement du terrorisme, en ayant signé des chèques à hauteur de 5,6 millions d’euros à Daech pour continuer l’activité d’un site en Syrie, les deux hommes n’ont séjourné qu’un mois et demi dans le quartier VIP de la prison de la Santé, à Paris. Quelques semaines passées à « lire beaucoup » et à « participer à toutes les promenades ». « J’écris un peu, mais pas trop. Et je lis comme je n’ai pas lu depuis longtemps », a expliqué Bruno Lafont lors de l’examen de sa demande de libération à la cour d’appel de Paris.

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Différence de traitement

En effet, le 26 mai, le tribunal a accepté de libérer les deux hommes, moyennant un pointage bimensuel au commissariat et une interdiction de sortir du territoire national. Un contrôle judiciaire peu contraignant, les deux cadres, placés dans la même cellule, pouvant même entrer en contact avant le procès en appel qui doit se tenir dans plusieurs mois. Devant la juge, Bruno Lafont s’attristait de la « séparation très douloureuse » avec son épouse due à la détention.

Un comble, quand on sait que les patrons de l’entreprise ont rempli le tiroir-caisse de l’État islamique.

Cette décision n’est pas à contester en tant que telle, et personne ne devrait se réjouir qu’une personne franchisse le seuil des prisons françaises tant elles sont dans un état déplorable. Mais qui, parmi les milliers de personnes placées en détention provisoire, n’aimerait pas voir la justice aussi pressée de se pencher sur le sort de ces deux détenus ? Comment comprendre cette libération, alors que tant d’autres personnes écrouées croupissent en silence et à même le sol en attendant leur procès ? Une différence de traitement flagrante qui rappelle l’indécence d’un certain Nicolas Sarkozy, auteur piteux d’un bien inutile Journal d’un prisonnier.

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Hasard du calendrier : cette décision de libération intervient quelques jours avant le procès en appel à la cour de Rouen de quatre militants écologistes. Ils sont jugés pour s’être introduits sur le site du même cimentier à Val-de-Reuil, en décembre 2023. L’action était destinée à dénoncer l’artificialisation des sols, et selon la procureure de la République d’Évreux, des sacs de ciment avaient été éventrés, du matériel informatique détruit.

Pour ces infractions, la police a déployé des moyens considérables : c’est la brigade antiterroriste, la Sdat, qui a interpellé les militants au printemps 2024. Une unité réservée à un public particulièrement dangereux.

Un comble, quand on sait que les patrons de l’entreprise ont rempli le tiroir-caisse de l’État islamique, lui permettant de projeter des attentats à l’étranger. En décembre 2024, quatre militants avaient été condamnés à des peines allant de six à dix mois de prison avec sursis. Dans leur procès en appel, ce mardi, l’avocat général a requis des peines encore plus lourdes : passant de 12 à 18 mois de prison avec sursis, assortis d’une peine d’inéligibilité de cinq ans. De quoi éviter le « choc carcéral ». Mais pas les traumatismes d’une arrestation brutale, en plus d’être considéré comme des « écoterroristes ».

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