« Au milieu du chaos, je lis dans ses yeux une forme d’émerveillement » : l’amour résiste à Gaza
Au milieu du génocide que mène Israël à Gaza, les Palestinien·nes continuent à vivre, à rire et à aimer. Shatha Abu Silaa, 24 ans, est une journaliste gazaouie. Elle a épousé l’homme dont elle est tombée amoureuse en pleine guerre.
dans l’hebdo N° 1914 Acheter ce numéro

Dans la bande de Gaza, où le temps étouffe entre deux frappes aériennes, survivre est un miracle. Je suis Shatha, journaliste âgée de 24 ans. Je suis née dans le nord de l’enclave palestinienne. J’ai grandi au rythme des offensives israéliennes et j’ai toujours cru que mon cœur était une forteresse imprenable. Que l’amour est un « luxe » pour lequel mon sac, déjà lourd de soucis et de récits à porter, n’a pas de place. Je pensais que nous appartenions à une génération condamnée à raconter les histoires des autres sans jamais avoir la nôtre.
Mais, comme l’a dit le poète palestinien Mahmoud Darwich : « Que le hasard est beau, lui qui ne connaît pas l’attente. » Et ainsi, un jour qui ne ressemblait pas aux autres journées de reportage, mon destin croisa celui d’Amr. C’était un vendredi. Ce jour-là, en me réveillant, je décide de prendre un jour de repos et de laisser de côté mon carnet de notes pour rendre visite à ma famille dans le camp de Nuseirat, au centre de la bande de Gaza.
Sur place, comme toujours, les rues sont bondées. Profitant d’un calme relatif, des familles pressent le pas pour trouver de quoi manger. Je décide de changer de chemin et de traverser une ruelle pour éviter d’être bloquée par un convoi d’aide humanitaire. Soudain, un SUV blanc portant le logo du Croissant-Rouge palestinien s’arrête devant moi.
Un jeune homme en descend, vêtu de son uniforme marqué des insignes de l’association. Avec calme et fermeté, il est là pour coordonner le passage de ce convoi. Dans un instant fugitif, alors que j’essaie de passer sur le côté de la route, nos regards se croisent. Ce n’est pas un simple regard : c’est l’un de ces moments où le monde entier semble se figer autour de vous.
Dans ce « premier regard », je lis dans ses yeux une forme d’émerveillement, comme s’il venait de trouver au milieu du chaos quelque chose qu’il cherchait depuis longtemps. Amr, responsable administratif au Croissant-Rouge, me regarde comme si tout le vacarme autour de lui n’existait pas.
Un refuge sûr dans un monde saturé de danger
Je continue ma route, le cœur battant d’une manière inconnue pour moi. J’essaie de me convaincre que ce qui vient de se produire n’est qu’une illusion passagère. « L’arbre ne choisit pas l’oiseau qui vient se poser sur ses branches », et cet oiseau s’est posé sur la mienne soudainement, sans prévenir.
Je lis dans ses yeux une forme d’émerveillement, comme s’il venait de trouver au milieu du chaos quelque chose qu’il cherchait depuis longtemps.
J’ai compris ce jour-là que la guerre, malgré toute sa cruauté, est un terrain fertile pour les sentiments sincères ; ici, nous n’avons pas le luxe du temps pour les hésitations. Nous aimons avec vérité parce que nous savons la valeur de chaque instant. Je me suis souvenue de cette phrase de Ghassan Kanafani, penseur palestinien assassiné par le Mossad en 1972 : « Je te désire autant que je ne peux t’avoir. »
Mais Amr, habitué à gérer les plus grandes crises, n’a heureusement pas laissé ce hasard lui échapper. Il a cherché à savoir qui j’étais. Il a cherché « la journaliste aux yeux remplis de résistance » et a fini par me retrouver. Sa famille est venue rendre visite à la mienne, comme le veut la tradition gazaouie.
Dans notre maison, remplie d’histoires de patience et d’endurance, nous nous sommes assis ensemble. Son regard était toujours le même que celui qui m’avait captivée dans la rue. Parfois, je me demande pourquoi l’amour semble plus sincère et plus profond en temps de guerre. Je trouve la réponse dans les yeux d’Amr : nous cherchons tous deux un refuge sûr dans un monde saturé de danger.
Comme l’écrit Mourid Barghouti :
« Partage ma fatigue, toi qui es épuisée.
J’ai besoin d’une poitrine blessée sur laquelle pleurer.
Il y a en moi, comme en toi, quelque chose de fragile,
fait de verre, tandis que la poitrine des êtres rassurés
est de marbre. »
Aujourd’hui, je suis toujours journaliste et Amr travaille comme administrateur et coordinateur de projets au Croissant-Rouge. Début mai, nous nous sommes mariés. Il nous arrive de nous croiser sur le terrain : je documente la vérité avec ma caméra ; lui organise les secours pour alléger la souffrance des gens.
Cette rencontre fortuite nous a appris que l’amour à Gaza est l’une des plus belles formes de résistance. Pour finir avec d’autres mots de Mahmoud Darwich : « Nous aimons la vie chaque fois que nous en trouvons le chemin. »
Amr fut mon chemin, et ce premier regard fut le commencement d’une histoire d’amour que la peur et la guerre ne pourront jamais effacer ; au contraire, l’espoir ne fera que la renforcer. Dans la bande de Gaza, n’oubliez pas que nous méritons nous aussi la vie. Quand nos cœurs se rencontrent ici, ils se lient à jamais pour battre ensemble dans le chaos.
La carte blanche est un espace de libre expression donné par Politis à des personnes peu connues du grand public mais qui œuvrent au quotidien à une transformation positive de la société. Ces textes ne reflètent pas nécessairement la position de la rédaction.
Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.
Faire Un DonPour aller plus loin…
Droits des femmes : « Ce qui semblait impensable hier devient possible »
« On est pris au piège de la loi de la rentabilité »
Pfas : « Nous sommes les victimes d’une industrie qui a pris la ruralité pour une déchetterie »