« Notre salut », d’Emmanuel Marre (Compétition)

Le portrait inouï d’un collaborateur ordinaire.

Christophe Kantcheff  • 21 mai 2026
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« Notre salut », d’Emmanuel Marre (Compétition)
La performance de Swann Arlaud est extraordinaire.
© Kidam Films

Notre salut / Emmanuel Marre / 2 h 33. En salles le 30 septembre.

Parce que Les Rayons et les ombres a occupé (si j’ose dire) les esprits depuis sa sortie, évacuons d’emblée la comparaison : du film de Xavier Giannoli qui, au nom de la complexité humaine, fuyait tout regard direct porté sur l’engagement collaborationniste de Jean Luchaire, Notre Salut, présenté en compétition, est l’antithèse. Certes, le profil des deux hommes est très différent. Luchaire est un ponte de la Collaboration, Henri Marre, le héros – ou plus exactement l’antihéros – de Notre salut en est un rouage anonyme.

Mais surtout son réalisateur, Emmanuel Marre, qui s’est inspiré de la correspondance de son arrière-grand-père avec sa femme – d’où le nom de Henri Marre –, ne dissimule rien de la participation active de son personnage aux horreurs de l’Occupation, ce qui n’en fait pas pour autant, hélas, un individu hors de la communauté humaine.

Le film commence en septembre 1940 dans un salon de Vichy, où Henri Marre (Swann Arlaud) vient de s’installer seul, sans femme ni enfants, pour profiter des opportunités que le nouveau régime peut proposer. Dans ce salon semi-mondain, où l’on discute peu de politique, il apparaît gauche, « provincial ». Parlant peu, il déclare cependant sa flamme au maréchal Pétain. Ce qui lui vaut une remontrance de la part d’un homme plus au fait des codes en vigueur : il ne faut pas évoquer Pétain avec autant d’ardeur car, premièrement, son enthousiasme pourrait susciter des doutes sur le fait qu’il soit un agent double ; secondement, cela le rend ridicule…

Tout converge dans le jugement que le spectateur va nourrir envers lui : Henri Marre est un personnage médiocre, en mal de reconnaissance sociale.

Le voilà situé, et tout converge dans le jugement que le spectateur va nourrir envers lui : Henri Marre est un personnage médiocre, en mal de reconnaissance sociale. Correspondant ainsi au portrait-type du collaborateur établi notamment par les études de sociologie historique. Marre est un ingénieur sans le sou, dont on va apprendre en outre qu’il a un casier judiciaire pour une sombre affaire d’abus de bien social.

Il a publié un livre, Notre salut, qui donne son titre au film, où il expose ses vues sur une nouvelle manière d’administrer le pays. Mais, publié à compte d’auteur, l’ouvrage est resté confidentiel, et Marre, durant toute la guerre, ne cessera de l’offrir (ou de le caser) pour un oui pour un non, comme tous les auteurs ratés…

Un bon petit technocrate

Dans les couloirs étouffants de l’Hôtel du Parc, siège du gouvernement de Vichy, où grouillent quantité de quémandeurs, Marre postule à une fonction flatteuse. Il n’obtient qu’un poste de sous-chef, sur le terrain, à Limoges, dépendant du ministère du Travail. Objectif : combattre le chômage et reconstruire l’économie française. Dans le cadre de son territoire, Marre va s’y atteler en bon petit technocrate qu’il est. Avec le souci de « bien faire », les yeux rivés sur son ambition minuscule. Écartant toute autre considération allant contre son désir de carrière : notamment le fait fondamental qu’il n’y ait pas de politique libre qui vaille sous la botte d’un occupant, y compris en zone sud.

D’aveuglement volontaire en soumission confortable, s’abritant derrière la fable du bouclier Pétain, empreint de l’idéologie de la régénération, c’est ainsi qu’Henri Marre s’enfonce dans l’engrenage du pire – impossible ici de ne pas faire de parallèle avec notre présent où une telle veulerie triomphe. Voici clairement ce que le cinéaste souhaite avant tout montrer : un autre type de banalité du mal, une « banalité » si mal nommée : elle s’inscrit certes dans le quotidien d’un personnage gris, mais elle relève chaque fois d’un acte singulièrement ignoble.

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L’un des plus terribles est dans cette scène où, pour la déportation de juifs raflés à Toulouse en août 1942, Marre a accepté de livrer aux Allemands de l’essence et des camions. Mais il constate dans le livre de comptes que son adjoint a fait des dépenses supplémentaires illicites. Ce dernier lui explique qu’il n’a pu rester indifférent à la manière dont les juifs étaient entassés dans des wagons à bestiaux : il leur a fourni des sanitaires et du foin. Marre lui répond qu’il ne peut pas ne pas le sanctionner pour ce détournement comptable…

Un très grand film, qui rend avec une justesse inouïe l’esprit d’un collaborateur lambda. (Photo : Kidam Films.)

Que Notre salut soit un très grand film ne fait aucun doute. Pas uniquement parce qu’il rend avec une justesse inouïe l’esprit d’un collaborateur lambda. On entre aussi dans sa vie intime, tout aussi ravagée, à travers la correspondance dite en voix off avec sa femme, Paulette (Sandrine Blancke), que Marre tient éloignée à tous les sens du terme. Les lettres de Paulette sont d’une tenue sentimentale et morale que son mari ne connaît guère, et qu’elle conservera une fois qu’il aura daigné accepter sa présence auprès de lui.

Le film nous renvoie ainsi à notre position de spectateur, et à la responsabilité de citoyen qui nous incombe.

Par ailleurs, la performance de Swann Arlaud est extraordinaire au sens où il parvient à incarner une aporie : une forme de candeur dans le cynisme, une faille en soi malgré une résolution froide. Il réussit aussi ce tour de force à maintenir son personnage de salaud ordinaire sur une ligne de crête entre trop grande empathie (le risque habituel au cinéma) et effet définitivement répulsif qui empêche d’entrer dans l’œuvre.

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Enfin, Emmanuelle Marre a placé trois séquences avec des musiques temporellement décalées qui pourront surprendre. Notamment Popcorn, succès des années 1970 et 80, sur lequel dansent les invités lors d’une soirée chez le préfet de Limoges. Une chorégraphie ringarde sur un tube passé de mode, où les collabos qui se trémoussent ont tous l’air ridicule – pour reprendre l’adjectif apparaissant plus haut.

Mais c’est aussi de la part du réalisateur de Rien à foutre (2022), son premier long métrage (cosigné avec Julie Lecoustre), un geste réflexif (quasi brechtien) rappelant que nous sommes en présence d’une fiction inscrite dans notre présent. Elle nous renvoie ainsi à notre position de spectateur, et à la responsabilité de citoyen qui nous incombe. Laisserons-nous faire les Henri Marre d’aujourd’hui ?


Post scriptum : selon le magazine professionnel Le Film français, le film est excellemment reçu par la critique. Cependant, la journaliste du fasciste Journal du dimanche l’a détesté : tout est bien…

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Cinéma
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