Le 7-Octobre et les violences coloniales

Un rapport sur le 7-Octobre est accablant pour le Hamas, mais il doit être replacé dans le contexte de violences coloniales extrêmes.

Denis Sieffert  • 20 mai 2026
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Le 7-Octobre et les violences coloniales
Un soldat israélien contrôle un Palestinien à l'entrée du camp de Tulkarem, en Cisjordanie occupée, lors d'une opération militaire le 6 juillet 2025.
© Jaafar ASHTIYEH / AFP

On n’en finit pas de débattre dans les réunions publiques auxquelles il m’est donné de participer ces temps-ci à propos de la nature du 7-Octobre. Acte de résistance ou terrorisme ? Le débat est sans fin parce qu’il ne mène à aucune réponse simple. Le rapport publié le 12 mai par une commission civile israélienne n’épuise pas le sujet, malgré l’usage univoque qui en est fait dans la plupart des médias. Mais il contraint quiconque pouvait douter à regarder en face au moins une part de vérité. Le 7-Octobre est un acte terroriste, et des plus épouvantables. Au-delà des 1 200 morts et des 251 otages, le rapport documente les violences sexuelles commises par les combattants ou par ceux qui se sont engouffrés dans la brèche.

Ce n’est pas une pulsion de violence (…) qui a commandé le 7-Octobre, c’est le désespoir.

L’enquête menée auprès de 400 témoins décrit jusqu’à l’insoutenable les sévices infligés pendant l’attaque, puis aux otages pendant leur détention. On aurait de bonnes raisons de douter en se souvenant que la propagande israélienne avait inventé, dès le 7 octobre, des décapitations et des éventrations de femmes enceintes que même le gouvernement israélien avait finalement été obligé de démentir. Mais, cette fois, le nombre de témoignages, la diversité et la nature des sources obligent à se rendre à l’évidence. Ne détournons donc pas le regard.

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Quant à l’acte de résistance, il ne peut être nié dans son intention. La résistance est induite dans le sort qui était réservé aux Gazaouis depuis l’instauration, dix-sept ans auparavant, d’un blocus mortifère, et plus encore par l’absence totale de perspectives. Il est induit dans le massacre qui a frappé en 2018 la « Grande Marche du retour », manifestation pacifique le long de la frontière entre Gaza et Israël qui a coûté la vie à 235 Gazaouis. Ce n’est pas une pulsion de violence, et encore moins l’islamisme, qui a commandé le 7-Octobre, c’est le désespoir.

L’horreur est consubstantielle à la colonisation, même quand elle est le fait du colonisé.

Cette attaque, on peut aussi la requalifier en lisant l’enquête publiée le 11 mai (hasard du calendrier ?) dans le New York Times, qui révèle les atrocités commises dans les prisons israéliennes. On voit dans la succession des événements comme un effet de miroir où chacun, pour reprendre l’expression de Frantz Fanon, est « l’écran de l’autre » (1). L’enquête du journaliste Nicholas Kristof décrit « un schéma de violences sexuelles israéliennes généralisées contre des hommes, des femmes et même des enfants – commises par des soldats, des colons, des interrogateurs de l’agence de sécurité intérieure Shin Bet et, surtout, par des gardiens de prison ».

1

Les Damnés de la terre, Maspero, 1961, La Découverte, 2003.

Il cite également un rapport de mars 2025 des Nations unies qui dénonçait déjà « le recours systématique d’Israël aux violences sexuelles ». Ce rapport, intitulé « Un autre génocide derrière les murs », documentait des viols à l’encontre de détenus originaires de la bande de Gaza, les décrivant comme « un outil de destruction visant à briser la volonté individuelle et collective, et à infliger de graves préjudices physiques et psychologiques ». On ne s’étonnera pas que la puissante machine à propagande israélienne se soit mise prestement en mouvement pour dénoncer une enquête évidemment « antisémite », comme si les révélations du New York Times étaient sans précédents.

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Une autre évidence s’impose : un rapport de l’ONG Physicians for Human Rights Israël a recensé au moins 98 Palestiniens morts alors qu’ils étaient détenus par Israël depuis le 7 octobre 2023, parmi lesquels 46 en prison et les autres dans les centres de détention militaires. Morts, comme on peut l’imaginer, sous la torture. Certes, les horreurs israéliennes ne compensent pas les horreurs du 7-Octobre, ni ne les excusent. Mais le statut des criminels n’est pas le même. L’horreur est consubstantielle à la colonisation, même quand elle est le fait du colonisé. Évoquant le FLN algérien, Fanon écrivait en 1961 que « la criminalité de l’Algérien, son impulsivité, la violence de ses meurtres […] sont le produit direct de la situation coloniale ».

Si on croit devoir porter un jugement moral sur l’attaque du Hamas, que dire des 70 000 morts de Gaza ?

Si on croit devoir porter un jugement moral sur l’attaque du Hamas, que dire des 70 000 morts de Gaza, des destructions de tout un territoire pour le rendre invivable, de la guerre de la faim qui a conduit à un génocide, des villages rasés du sud-Liban, de l’épuration ethnique en Cisjordanie, de la lâcheté des raids quasi quotidiens de colons-voyous et de l’armée contre des villageois sans défense ? L’horreur du 7-Octobre ne peut être niée, ni excusée, mais le niveau actuel d’injustice et de lâcheté de la violence coloniale, que tolèrent nos gouvernements, affaiblit toute prétention à un jugement moral.

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