Cannes : le talent au service de la tokénisation
La mise en avant symbolique et individuelle des artistes minorisées, érigées en symboles de diversité sans remise en cause réelle des inégalités systémiques du milieu culturel, pose question.
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© Antonin THUILLIER / AFP
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« Le mouvement contre Bolloré porte d’abord l’expression d’une inquiétude citoyenne » Cinéma : Bolloré réalise une purgeLe 13 mai, l’actrice Eye Haïdara a ouvert la 79e édition du Festival de Cannes. Cette actrice, nominée au César du meilleur espoir féminin en 2018 pour son rôle dans Le Sens de la fête, excellait aussi dans la série d’Arte En thérapie ou sur les planches de l’Odéon dans La Trilogie de la vengeance de Simon Stone. Et pourtant, malgré ces rôles remarqués, ces jours-ci, bon nombre d’articles ont semblé découvrir son existence.
Tokénisation : pratique consistant à faire des efforts symboliques d’inclusion vis-à-vis de groupes minoritaires.
Cela n’a rien d’étonnant quand on connaît le processus d’invisibilisation que subissent les actrices racisées dans le cinéma français. Pour rappel, selon l’étude Cinégalités, seulement 6 % d’entre elles incarnent un personnage principal sur les écrans. Souvent fétichisées, reléguées au rang de silhouette ou instrumentalisées pour parler de « sujets de société », elles déploient des efforts titanesques et peinent à être reconnues. Dans la presse, leur nom est souvent écorché et malgré leur talent et le travail acharné qu’elles fournissent, elles n’arrivent pas à briser ce plafond de verre (que nous nommerons ici racisme systémique).
L’excellent parcours d’Eye Haïdara, qu’elle raconte dans le livre Noire n’est pas mon métier, lequel recense les témoignages de 16 actrices noires sur la misogynoir subie dans leur métier d’actrice en France, est un très bon exemple de reconnaissance tardive avec une première nomination aux Césars à 35 ans.
Mais dès lors que certaines artistes minorisées réussissent à déjouer la puissance de la violence d’un système suprémaciste blanc, leur position est souvent récupérée publiquement par un deuxième processus : la tokenisation.
Cette pratique symbolique, qui consiste à accueillir des minorités pour pouvoir se targuer d’être inclusif, est un processus bien pernicieux. Elle vient mettre en lumière le talent et le travail acharné d’une personne ou d’un petit groupe de personnes minorisées en balayant d’un revers de la main toutes les inégalités systémiques dont elles auraient réussi à s’affranchir.
Brèches
Ne vous méprenez pas, en tant qu’actrice noire, je suis heureuse qu’Eye Haïdara soit la première maîtresse de cérémonie noire du Festival de Cannes. Mais une seule actrice ne suffit pas à combler le manque cruel de diversité sur nos écrans, nos plateaux de tournage, dans les comités de production et de diffusion d’un cinéma qui rétrograde quant à la représentation des personnes minorisées.
Dans les grandes industries capitalistes culturelles, on valorise les récits méritocratiques semés d’embûches et d’espoirs finalement couronnés de succès. On ne favorise pas le collectif, qui est pourtant une condition sine qua non de la réussite d’un projet. Attention, il n’est pas question ici de mettre en question, de fustiger les personnes invisibilisées qui, déjouant les pronostics, réussissent à se faire une place dans ce système capitaliste.
Certes, on pourrait réfléchir aux critères qui leur ont permis d’en arriver là et aux schémas qu’elles reproduisent une fois parvenues dans des sphères de pouvoir. Pour autant, il est essentiel que ces personnes soient soutenues car elles mettent en lumière d’autres cultures et ouvrent des brèches.
Cependant, une transformation profonde des industries culturelles ne peut s’effectuer en érigeant quelques personnes comme étendard de la diversité. Dans une France en cours de fascisation, le cinéma comme outil de représentation a un devoir de lutter contre l’effacement des personnes minorisées.
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