La RTT, un outil de bifurcation ?
La véritable bifurcation ne consiste peut-être pas à travailler toujours moins grâce aux machines, mais à accepter de travailler autrement.
dans l’hebdo N° 1918 Acheter ce numéro

Résoudre la crise écologique suppose de prendre au sérieux la question sociale. C’est le point de départ du rapport sur la justice mondiale publié le 4 juin par le World Inequality Lab. Au menu : impôt mondial pour les milliardaires, réduction des inégalités et davantage de sobriété. L’équipe réunie autour de Thomas Piketty défend également une trajectoire vers 1 000 heures travaillées par personne et par an, contre environ 2 100 aujourd’hui dans le monde (1 500 dans les pays développés). Que faut-il en penser ?
Lorsqu’on produit plus efficacement, il est plus soutenable de travailler moins pour produire autant.
Historiquement, la réduction du temps de travail (RTT) constitue l’une des grandes revendications progressistes. Temps libre, culture, loisirs : elle apparaît comme un levier d’émancipation. À l’heure de la crise écologique, elle est aussi présentée comme un outil de bifurcation. Dans les scénarios de post-croissance, elle permet à la fois de réduire la pression matérielle sur les écosystèmes et d’atteindre le plein-emploi.
En présence de gains de productivité, la RTT a effectivement des vertus écologiques. Lorsqu’on produit plus efficacement, il est plus soutenable de travailler moins pour produire autant que de maintenir la même durée de travail pour produire davantage. C’est en partie ce qui distingue l’Europe des États-Unis : la première a davantage transformé ces gains en temps libre.
Ce raisonnement laisse toutefois dans l’angle mort l’origine de ces gains de productivité. Ceux-ci restent profondément liés à l’augmentation de la consommation d’énergie, en particulier fossile. À l’échelle mondiale, entre 1950 et 2012, chaque hausse de 1 % de la productivité horaire s’est accompagnée d’une progression comparable de l’énergie consommée par heure travaillée. L’agriculture en fournit une illustration frappante : l’usage massif d’engrais chimiques et des carburants fossiles a permis de réduire le nombre de travailleurs à peau de chagrin.
Le coût de l’intelligence artificielle
Ainsi, lorsque Lucas Chancel, coauteur du rapport, affirme sur Mediapart qu’« on a déjà divisé par deux les heures travaillées dans la semaine depuis le début du XXe siècle ! Et avec l’IA qui se développe, comment ne pas penser que tout cela va encore profondément changer ? », il semble ignorer le coût écologique et énergétique, désormais bien documenté, de l’intelligence artificielle.
Comme l’écrivait Jean Gadrey, l’enjeu n’est plus de produire plus vite, mais de produire mieux. Les gains décisifs à venir seront des gains de qualité, lesquels supposent souvent davantage de travail humain. C’est probablement la seule voie permettant de concilier satisfaction des besoins sociaux et respect des limites planétaires. Il n’est donc pas certain qu’une société plus sobre économise massivement du travail comme par le passé.
C’est du moins les enseignements qu’on peut tirer des travaux du Shift Project. Une agriculture durable nécessiterait 500 000 emplois supplémentaires, la rénovation énergétique 100 000, le ferroviaire 37 000. Même en tenant compte du recul attendu de certains secteurs – automobile, aérien, construction neuve –, le solde resterait largement positif (+ 300 000).
Au fond, la véritable bifurcation ne consiste peut-être pas à travailler toujours moins grâce aux machines, mais à accepter de travailler autrement, là où la transition écologique exige précisément plus de présence humaine.
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