Lafarge : des militants écolos traités comme des terroristes
Le 10 décembre 2023, des militants écologistes avaient mené une action sur un site de Lafarge, engendrant une enquête d’ampleur dirigée par l’antiterrorisme. Quatre personnes, condamnées en première instance à de la prison avec sursis, comparaissaient ce 1er juin devant la cour d’appel de Rouen.

© Les Soulèvements de la Terre
Le rendez-vous était matinal devant le musée des Beaux-Arts de Rouen ce lundi 1er juin. Mais les soutiens étaient bien présents autour des quatre derniers militants poursuivis en justice après une action contre la centrale à béton Lafarge à Val-de-Reuil (Eure), en décembre 2023. Lors du procès en première instance, ils étaient neuf prévenus : cinq ont été relaxés, quatre condamnés à entre six et dix mois de prison avec sursis pour « dégradations » et « associations de malfaiteurs ». La cour d’appel a deux jours pour faire la lumière sur leur implication dans cette action et répondre aux nombreuses interrogations de la défense sur les méthodes d’enquête hors-norme déployées dans cette affaire.
« C’est un dossier éminemment politique car nous sommes face à un géant de l’industrie du béton qui est aujourd’hui reconnu coupable de financement de groupes terroristes en Syrie. Cette procédure, menée par le fleuron de l’investigation française, est émaillée de nombreuses irrégularités », a déclaré Fayçal Khalaf, l’un des avocats de la défense, quelques minutes avant d’entrer la salle boisée de la cour d’appel de Rouen.
« Le PDG de Lafarge, Bruno Lafont, est arrivé en taxi à sa garde-à-vue. Nous non… », glisse l’un des militants relaxé en première instance. L’ex-PDG du cimentier Lafarge, et son bras droit ont été condamnés à six et cinq ans de prison ferme avec mandat de dépôt à l’audience. Mais ils ont finalement été libérés sous contrôle judiciaire en attente d’un nouveau procès en appel. L’ombre du procès Lafarge pour financement du terrorisme plane sur ce procès de militant·es écolos. Et la défense compte bien la faire surgir afin de montrer la démesure de l’enquête par rapport aux faits reprochés, et aux profils des personnes ciblées.
« Sous le béton, la rage »
Revenons sur la journée d’action du 10 décembre 2023. Ce jour-là, une centaine de personnes habillées en combinaisons blanches ont déboulé sur le site de la centrale à béton de Lafarge à Val-de-Reuil. L’objectif initial étant de « redécorer » les engins et bâtiments en 10 minutes avec des tags tels que « Lafarge tue », « Sous le béton, la rage », « Lafarge = Terre-roristes », comme le documente l’article de Reporterre, média présent sur place.
Je suis patron d’une PME avec 15 salariés, située à Val-de-Reuil, ce qui se passe à l’autre bout du monde, ce n’est pas nous.
Une action organisée dans le cadre de journées décentralisées contre l’industrie du béton, soutenues par plus de 200 organisations. L’enquête initiale portait également sur un acte de « séquestration » du gardien du site, car celui-ci a été enfermé dans un Algeco, la porte étant bloquée par de la mousse expansive. En première instance, tous les prévenus ont été relaxés pour ce chef d’accusation, passible de dix ans de prison.
Lors de son tour à la barre, Guillaume André, dirigeant du site Lafarge Val-de-Reuil, confirme que l’entreprise avait été informée par la direction sûreté du groupe qu’une action écologiste se préparait. Les noms des Soulèvements de la Terre et d’Extinction Rebellion avaient été mentionnés. Ils avaient donc renforcé la sécurité pour ce week-end-là, en employant un vigile maître-chien, sans imaginer la teneur de l’action, qu’il qualifie aujourd’hui d’opération commando.
« Ils ont tout cassé, fait des dégâts dans le poste de commande, répandu des produits au sol, cassé deux toupies appartenant à nos sous-traitants, qui sont le gagne-pain de petites entreprises, énumère-t-il. Ils ont le droit d’exprimer leurs idées, mais y a des limites à ne pas dépasser. Je maintiens que c’était une action violente ! »
« Ils veulent nous enlever toute humanité pour nous arracher des aveux »
Le groupe Lafarge-Holcim s’est constitué partie civile et réclame 278 000 euros d’indemnités. Le directeur du site normand tient aussi à parler des salariés du site qui, même s’ils n’étaient pas présents le jour de l’action car c’était un dimanche, sont encore « traumatisés » et ont « la hantise qu’une action coup de poing se reproduise pendant les heures de production ». Certains ont pris l’initiative d’organiser des rondes de surveillance. « On a aussi tous été choqués par les messages délétères tagués sur les murs parlant de Lafarge et Daesh. Je suis patron d’une PME avec 15 salariés, située à Val-de-Reuil, ce qui se passe à l’autre bout du monde, ce n’est pas nous », ajoute-t-il.
Je milite depuis presque 50 ans, être assimilée à de vrais terroristes est scandaleux.
C. Coulon
D’autres traumatismes traversent cette affaire : ceux des militants visés par l’enquête menée par la Sous-direction antiterroriste (SDAT). Le 8 avril 2024, 17 personnes avaient été arrêtées simultanément dans plusieurs villes de Normandie et en région parisienne. Tous racontent des perquisitions violentes, et des conditions de gardes-à-vue scandaleuses qui ont pu atteindre 76 heures, soit au commissariat d’Évreux (Eure), soit au 4e sous-sol des locaux de la SDAT, à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine).
« 76 heures d’angoisse, avec de la lumière en permanence dans une cellule très vétuste, aux conditions d’hygiène déplorables… Heureusement j’avais tout fait pour garder mes chaussures ! Ils veulent nous enlever toute humanité pour nous arracher des aveux », clame à la barre Christine Coulon, enseignante à la retraite et figure bien connue du NPA dans l’Orne.
Les quatre prévenus ont décidé de ne pas répondre aux questions mais de lire une déclaration expliquant les raisons de leur présence en cour d’appel. « Je milite depuis presque 50 ans, être assimilée à de vrais terroristes est scandaleux. J’étais une bonne prise, une figure publique de l’extrême gauche. Pourquoi cet acharnement ? Pour décrédibiliser l’action de la gauche radicale et celle de l’écologie politique ? », poursuit-elle.
Sentiment d’irréalité
Mêmes interrogations pour Joël R., professeur de musique : « On a utilisé contre moi, simple militant écolo, des moyens et procédés disproportionnés, pensés au départ pour des personnes qui ont commis des attentats comme ceux de 2015. Des attentats commis au nom d’organisations qui ont bénéficié de financement de Lafarge. » Quant à G.L, professeur d’histoire-géographie, il décrit le « sentiment d’irréalité » qui l’habite depuis le jour de l’arrestation notamment lié au « tabassage violent » qu’il a subi et qui a laissé « des traces physiques pendant des mois, des traces psychologiques profondes qui ne partiront sûrement jamais ».
C’est une fiction judiciaire, et de votre dossier, il ne restera rien !
Me C. Souleil-Balducci
Les objectifs de la défense sont clairs : obtenir l’annulation de l’ensemble des procès-verbaux en prouvant la nullité de la procédure notamment sur l’anonymat des policiers ayant rédigé les PV. « Les agents de la Sdat ont pris une habitude d’anonymat dès qu’une procédure s’ouvre et c’est légitime car il peut y avoir un risque pour eux et leurs familles en cas d’affaire terroriste. Mais dans ce dossier, sommes-nous face à des faits qui mettent en danger la vie ou l’intégrité physique des agents ? », interroge Maître Chloé Chalot.
Deuxième point central : l’exploitation de la lecture automatisée des plaques d’immatriculation (Lapi), qui a permis d’identifier les véhicules des suspects à une dizaine de kilomètres du lieu des faits. La défense estime que l’utilisation desdits fichiers sont une atteinte à la vie privée et rappelle qu’ils sont normalement faits pour surveiller flux des véhicules, contrôler les stationnements, détecter véhicules volés… Et pointe l’absence d’acte judiciaire pour accéder à ces fichiers et le fait que l’agent n’avait pas l’habilitation nécessaire.
« Ce n’est pas du pinaillage, c’est une garantie de notre État de droit, précise Me Camille Souleil-Balducci. Il faut tirer ce fil de la nullité des fichiers Lapi car le dossier se fonde exclusivement dessus [téléphonie, perquisition, recherches en sources ouvertes sur les uns les autres, NDLR]. C’est une fiction judiciaire, et de votre dossier, il ne restera rien ! » L’avocat général de la cour d’appel n’a pas fait preuve de clémence. Il a requis contre eux entre 12 et 18 mois de prison avec sursis, assortis d’une peine d’inéligibilité de cinq ans. Le délibéré sera prononcé le 24 août.
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