Assumer Mbappé, désarmer le monde
Comment le déni français de ses propres enfants fournit au racisme international ses meilleures armes.

© FRANCK FIFE / AFP
Il y a quelque chose d’obscène dans la façon dont le monde regarde Kylian Mbappé. Enfant de Bondy, capitaine des Bleus, il a marqué le penalty qui a éliminé le Paraguay en huitièmes de finale du Mondial 2026. Sa récompense ? Être qualifié par la sénatrice paraguayenne Celeste Amarilla de « Camerounais issu de la colonisation, s’efforçant désespérément de passer pour un Français », un homme qui « au lieu de téter le lait maternel, tétait des noix de coco, et dont les êtres les plus instruits qu’il ait jamais entendus étaient des chimpanzés ».
Quelques jours plus tard, l’ancien Président du gouvernement espagnol Mariano Rajoy affirmait, dans les colonnes d’El Debate, que l’équipe de France disposait d’« un très haut niveau, et ce sans aucun joueur français ». Onze titulaires nés, formés, naturalisés ou grandis en France. Mais « sans aucun joueur français ». Il faut nommer précisément ce tour de passe-passe : pour Rajoy comme pour Amarilla, être noir et être français sont incompatibles. La couleur de peau annule la nationalité. C’est là toute la définition du racisme.
Le regard de l’étranger n’invente rien : il renvoie à la France son propre mensonge
La tentation est grande de traiter ces sorties comme des accidents venus d’ailleurs – une élue d’opposition paraguayenne « le sang en ébullition », un ancien Premier ministre espagnol en mal de polémique à la veille d’une demi-finale. Ce serait trop commode. Car ce que ces voix étrangères formulent brutalement, une partie de la France se le dit depuis vingt ans — et pas seulement dans ses marges.
Pourquoi certains ont-ils dit qu’il y avait trop de joueurs noirs dans l’équipe de France ? Mais parce qu’il y a trop de Blancs racistes.
A. Césaire
Le poison ne vient pas que des extrêmes ni de l’étranger. En novembre 2005, dans un entretien au quotidien Haaretz, le philosophe Alain Finkielkraut – élu en 2014 à l’Académie française, où il siège désormais parmi les « Immortels » – déclarait : « On nous dit que l’équipe de France est admirée par tous parce qu’elle est black-blanc-beur. En réalité, l’équipe nationale est aujourd’hui black-black-black, ce qui fait ricaner toute l’Europe. »
Vingt ans avant Rajoy, un futur académicien annonçait déjà l’argument : une équipe trop noire pour être vraiment française, une France qui devrait avoir honte devant « l’Europe » du visage de ses propres enfants. Que ces mots aient valu à leur auteur une plainte du MRAP pour incitation à la haine raciale puis, quelques années plus tard, n’aient pas empêché l’accès à un fauteuil sous la Coupole, en dit long sur l’ambivalence française.
À l’époque, Aimé Césaire avait offert la seule réponse qui vaille : « Pourquoi certains ont-ils dit qu’il y avait trop de joueurs noirs dans l’équipe de France ? Mais parce qu’il y a trop de Blancs racistes. » Le poète de la négritude renversait la question : le problème n’a jamais été le nombre de Noirs sur le terrain, mais le regard qui les compte.
De Finkielkraut à d’Escufon, de Rajoy à Amarilla : c’est une seule et même phrase, déclinée sur tous les registres.
À la même racine, ses formes contemporaines. Au lendemain du match contre le Paraguay, la militante d’extrême droite Thaïs d’Escufon, ancienne porte-parole de Génération Identitaire, écrivait qu’en « vraie Française de souche » elle espérait la défaite des Bleus, et qu’elle « échangerait toutes les Coupes du monde remportées par cette équipe contre un vol charter vers l’Afrique » – la même condamnée en juin 2026 pour injure publique à caractère racial visant « un groupe de personnes déterminées par leur origine africaine ».
De l’académicien à la militante identitaire, de Finkielkraut à d’Escufon, de Rajoy à Amarilla : c’est une seule et même phrase, déclinée sur tous les registres. L’une refuse à Mbappé le droit d’être français ; les autres refusent à l’équipe de France le droit d’être vraiment française. Toutes posent qu’il existe une France « de souche », blanche, et une France de façade, décorative, tolérée tant qu’elle gagne. L’étranger raciste ne fait que reprendre à voix haute une hiérarchie que le racisme français entretient à bas bruit – jusque dans ses institutions les plus prestigieuses. On ne peut pas s’indigner de Rajoy et donner un fauteuil d’Immortel à qui a écrit la première version de sa phrase.
Fanon : « On lui rappelle toujours qu’il n’est pas réellement français »
C’est ici que la pensée anticoloniale devient un instrument d’analyse et non un ornement. Dans Peau noire, masques blancs (1952), Frantz Fanon décrit exactement le piège tendu à Mbappé. Le colonisé, écrit-il, apprend que « le Noir Antillais sera d’autant plus blanc […] qu’il aura fait sienne la langue française » — et pourtant, le Noir qui parle un français parfait est traité comme une exception, car on lui rappelle toujours qu’il n’est pas réellement français.
Le racialisé reste sommé de prouver une appartenance qu’on ne lui accordera jamais pleinement.
Voilà le mécanisme, décrit il y a soixante-quatorze ans. Mbappé peut être capitaine, polyglotte, parler un français impeccable, incarner le pays sur tous les continents : le racialisé reste sommé de prouver une appartenance qu’on ne lui accordera jamais pleinement. Fanon nomme cela le « schéma épidermique racial » : le corps noir est constamment scruté, réduit à sa couleur, alors que « l’on ne conclut pas d’une différence de pigmentation à une différence de valeur humaine ».
Le racisme n’est pas pour Fanon un accident de mauvais caractère : c’est une structure héritée de l’ordre colonial, un mode d’organisation du monde. Les noix de coco et les chimpanzés d’Amarilla ne sont pas des insultes originales — ce sont les vieilles images de l’esclavagisme et de la « mission civilisatrice », intactes, recyclées en 2026.
La créolisation de Glissant : la France est déjà ce qu’elle refuse d’assumer
Face à cette « identité à racine unique » — cette idée, écrit Édouard Glissant, « que toute identité est une identité à racine unique et exclusive de l’autre », conception sublime et mortelle que les peuples d’Europe ont véhiculée dans le monde — il oppose l’identité-relation, l’identité-rhizome : une racine « allant à la rencontre d’autres racines ».
C’est la clé de tout le débat sur les Bleus. Une équipe de France issue de Bondy, du Cameroun, du Mali, des Antilles, du Maghreb n’est pas une trahison de la France : elle en est la vérité contemporaine. Glissant appelle « créolisation » cette mise en contact de plusieurs cultures avec pour résultante une donnée nouvelle, et il affirme qu’elle est irréversible et constitue un processus universel. Quand la Fédération française de football répond que ses joueurs « représentent une France diverse, forte et unie », elle dit sans le savoir du Glissant. La France n’a pas à devenir métisse : elle l’est déjà. Le déni, lui, est un choix politique.
La France n’a pas à devenir métisse : elle l’est déjà. Le déni, lui, est un choix politique.
L’ambiguïté française arme les racistes du monde entier
Si un Rajoy ou une Amarilla peuvent affirmer qu’un Français noir n’est « pas vraiment français », c’est parce que la France elle-même n’a jamais tranché avec assez de fermeté. Tant qu’un académicien peut parler d’une équipe « black-black-black » qui fait « ricaner l’Europe » et finir sous la Coupole, tant qu’une partie du débat public hexagonal – de « Français de souche » en « grand remplacement » – laisse entendre qu’il existerait des Français plus authentiques que d’autres, elle fournit aux racistes étrangers leur munition. Ils ne font que pointer notre propre hésitation : « Vous-mêmes doutez qu’il soit des vôtres. »
L’universalisme républicain a ici une dette et une force. Sa dette : il a trop souvent servi d’alibi à un « color blindness » de façade — Finkielkraut se disait d’ailleurs lui-même « color blind » — qui refuse de voir le racisme au motif que la République ne connaîtrait « que des citoyens ». Sa force : le principe selon lequel la nationalité ne se lit pas sur un visage. Assumer pleinement ce principe – dire haut et clair que Mbappé n’est pas français malgré sa couleur, ni français grâce à ses buts, mais français, point – serait le désarmement le plus efficace du racisme international. Car on ne peut contester de l’extérieur que ce qui reste flou à l’intérieur.
Le jour où la France cessera de se demander qui, parmi ses enfants, est « vraiment » français (…) plus personne, nulle part, n’osera le lui demander à sa place.
Fanon l’écrivait en conclusion : « Je veux simplement qu’on me considère comme un homme parmi les hommes ». Mbappé, lui, l’a dit à sa façon : « Je ne laisserai jamais aux gens comme elle la liberté de laisser propager leur haine et leur racisme à travers le monde. » Le procureur de Paris a ouvert une enquête ; l’ONU, la FIFA et le président de la République ont apporté leur soutien. C’est bien. Mais la vraie réponse n’est pas seulement judiciaire ni diplomatique. Elle est intérieure. Le jour où la France cessera de se demander qui, parmi ses enfants, est « vraiment » français – jusque sous la Coupole – plus personne, nulle part, n’osera le lui demander à sa place.
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