« La perception de l’équipe de France de foot reflète les luttes pour la conception dominante de la nation »
Pour l’historien du sport Fabien Archambault, les équipes nationales sont un champ de bataille symbolique, où se jouent les définitions des nations qu’elles représentent, et la Coupe du monde, un miroir grossissant.

Fabien Archambault est historien, maître de conférences en histoire contemporaine à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Il est spécialiste de l’histoire du sport, en particulier du football, et a coordonné Le Football des nations. Des terrains de jeu aux communautés imaginées, paru en 2016 aux éditions de la Sorbonne.
La Coupe du monde masculine de l’équipe de France de football débute mardi soir, face au Sénégal. On peut s’attendre à ce que tout le champ politique s’empare du sujet. Pourquoi ce genre de compétitions est-il à ce point investi par les politiques ?
Jusqu’en 1998, en France, les élites politiques, intellectuelles ou économiques vivaient loin du football, qui est le sport des classes populaires. Mais la victoire des Bleus marque un tournant. Des millions de personnes sortent dans la rue dans tout le pays. Le champ politique capte la victoire pour véhiculer un message. À l’époque, la gauche est au gouvernement, le slogan sera « black-blanc-beur ». Mais plus tard, lors du fiasco de 2010 en Afrique du Sud, c’est la droite dure de Sarkozy qui est aux manettes, avec un gouvernement qui a créé le ministère de l’Identité nationale. Roselyne Bachelot, ministre des Sports, qualifie les joueurs comme des « caïds immatures ».
L’extrême droite a aussi utilisé l’équipe de France comme le véhicule de ses théories racialistes. Dans les années 1990, Jean-Marie Le Pen sous-entendait que l’équipe n’était pas vraiment française, parce que trop noire. L’ironie, c’est que les joueurs noirs de l’époque étaient antillais, donc non issus de l’immigration.
En quoi les équipes sportives nationales remettent en cause le concept de nation ?
L’équipe de France est le reflet de la lutte pour la conception dominante de la nation dans la société. Depuis la fin du XIXe siècle, il y a deux conceptions de la nation qui s’opposent en France. La conception républicaine, qui considère la citoyenneté comme un fait politique, et la conception racialiste, selon laquelle on est Français en fonction d’une prétendue race. Pour les défenseurs de cette lecture xénophobe, les corps des joueurs de l’équipe nationale sont justement ceux qu’on veut expulser du corps national.
Il y a des contradictions insurmontables à cette approche. Parce que pour atteindre ce niveau sportif, il faut être prêt à se lancer dans des carrières professionnelles qui sont extrêmement compétitives et incertaines. Et en France, ceux qui s’y risquent sont les classes populaires, en particulier les immigrés, en particulier les personnes non-blanches. Mais même quand les immigrés étaient d’origine polonaise ou italienne, les discours étaient les mêmes.
Quand Kopa, à la fin des années 1950, commence à participer à des actions syndicales, il a tout de suite été renvoyé à son statut d’immigré dont la parole serait illégitime.
Après 1945, on mettait en valeur chez le footballeur Raymond Kopa [joueur mythique de l’équipe de Reims et de la sélection nationale, fils d’immigrés polonais qui a francisé son nom de naissance, Kopaszewski, NDLR] la figure de l’immigré obéissant, travailleur, qui ferme sa gueule. Mais quand Kopa, à la fin des années 1950, commence à participer à des actions syndicales, il a tout de suite été renvoyé à son statut d’immigré dont la parole serait illégitime.
Les commentateurs évoquent souvent un prétendu « jeu brésilien », « italien » ou « espagnol ». Dans quelle mesure ces discours sur le football essentialisent le sport ?
Ce sont toujours des constructions. Ce qui ne veut pas dire qu’elles n’ont pas d’effets : l’imaginaire a des incidences sur la réalité. Les façons par lesquelles une nation se vit à travers le football dit beaucoup d’elle-même. Par exemple, le jeu défensif « à l’italienne » n’avait pas grand-chose d’italien : il a été mis en place par des entraîneurs autrichiens et hongrois dans les années 1930 et les joueurs étaient argentins, uruguayens, voire brésiliens, naturalisés en 1934 pour la Coupe du Monde. Mais ce style de jeu a permis de développer un discours très consensuel en Italie, sur la « nation prolétaire ». Du style, « on est moins forts que les Autrichiens ou les Allemands, qui sont riches et bien nourris tandis qu’on est petits et râblés, mais on ne lâchera rien ». C’est le syndrome d’Astérix : on est plus malins que les autres, et on s’en sortira par notre intelligence de jeu.
Le rapport compliqué de la France à son passé colonial se perçoit dans le football.
La France affronte le Sénégal, une ancienne colonie française, ce mardi. Est-ce simplement anecdotique ?
Le rapport compliqué de la France à son passé colonial se perçoit dans le football. Dès les années 1920 en Algérie, les équipes dites musulmanes étaient interdites, pour nier la légitimité indépendantiste. Depuis la décolonisation, dans les années 1960, les matchs entre l’équipe de France et les anciennes colonies sont rarissimes. Le match France-Algérie de 2001 [au Stade de France, interrompu par l’irruption de supporters algériens sur la pelouse, NDLR] est le premier et le dernier à date.
Pour les pays anciennement colonisés, battre le colon est très fort symboliquement. On l’a vu lors du match de préparation entre la France et la Côte d’Ivoire la semaine dernière [victoire des Ivoiriens, 2-1], qui n’était pas du tout amical pour les Ivoiriens. Le passé colonial était d’ailleurs visible sur le terrain, avec les deux frères Doué qui jouent chacun dans une équipe différente, Désiré pour la France, Guéla pour la Côte d’Ivoire. Cette situation reflète aussi une partie de l’histoire coloniale de la France. Et ce récit-là, il est complètement passé sous le boisseau.
Auprès des populations, est-ce que les discours fédérateurs autour des équipes nationales sont efficaces ? Renforcent-ils le patriotisme ?
Il y a quand même une construction symbolique qui fonctionne. Et au-delà des discours politiques, il y a aussi la fête. Dans des sociétés qui sont sécularisées, où il y a de moins en moins de rituels festifs, un quart ou une demi-finale, c’est une occasion de sortir dans la rue pour faire la fête, même pour des gens qui sont loin du football. C’est aussi ce qui construit une nation, en produisant un « nous ». Le président du PSG a essayé de récupérer cet imaginaire lors de leur victoire en Ligue des champions, en disant qu’ils avaient gagné « pour la France ».
En parlant de la victoire du PSG, le gouvernement s’est permis de réprimer sévèrement une grande fête populaire à grand renfort de gaz lacrymogènes (1), chose qu’il ne fait jamais pour l’équipe de France. Parce que c’est toute la nation, alors que dans le cas du PSG, ce serait les jeunes des quartiers populaires, et ce n’est pas toléré.
Et de LBD.
Les compétitions sportives charrient leurs symboles nationaux. Faut-il y percevoir une position politique de la part des joueurs eux-mêmes ?
Peut-être que la menace d’extrême droite en fera se positionner quelques joueurs publiquement.
On sait que la construction de l’État-nation est un processus, une construction sociale. Il n’empêche qu’elle peut fonctionner sincèrement chez les acteurs qui sont pris dans un modèle qu’ils n’imagineraient pas subvertir. Professionnellement, dans une carrière, être sélectionné, c’est une distinction importante, monnayable, qui a un fort sens du point de vue des joueurs. Pour autant, elle est davantage signifiante sportivement que politiquement. Ce qui est intéressant, c’est que leur position les mène à produire un discours sur la nation.
On a vu Kylian Mbappé, capitaine de l’équipe nationale, prendre position contre le RN en mai, et subir les critiques de Michel Platini, lui aussi capitaine des Bleus dans les années 1980. Il explique, en substance, qu’il représente tout le pays, même les racistes. Certains joueurs osent davantage s’exposer publiquement, comme Jules Koundé [qui a invité à Barcelone les vainqueurs d’un tournoi organisé par le comité Justice pour Adama, NDLR]. Il faudra voir comment se déroule la campagne présidentielle, mais peut-être que la menace d’extrême droite en fera se positionner quelques uns publiquement.
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