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Publié le 21 novembre 2009

Camus au Panthéon: une profanation obscène

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C’est la dernière tocade de Nicolas Sarkozy. « Faire entrer Albert Camus au Panthéon, ce serait un symbole extraordinaire » , a lancé le chef de l’Etat, depuis Bruxelles. Un symbole ? Non, une profanation !

Comment imaginer enfermer l’auteur de Noces à Paris , lui qui écrivait que « des cités comme Paris, Prague, et même Florence sont refermées sur elles-mêmes et limitent ainsi le monde qui leur est propre » 1 ? Il aimait le soleil, les horizons ouverts, les biens naturels... Il voulait être enterré à Lourmarin, où cet enfant élevé dans la pauvreté et l'humilité, avait acquis une maison avec l'argent de son prix Nobel. Il repose dans le cimetière de ce village provençal, sous une tombe toute simple, couverte de laurier et de romarin.

C'est pourtant à cette dernière demeure baignée de soleil, que Nicolas Sarkozy voudrait l'enlever pour l’emmurer à l’ombre de la crypte sinistre de l’ancienne église dédiée à Sainte-Geneviève ? Une pareille faute de goût n’est pas surprenante de la part de notre président Bling-bling. Ce n’en serait pas moins une profanation.

Cette panthéonisation n'est pas seulement une hérésie au regard d'un homme qui, de son vivant, « s’était toujours tenu à l’écart des salons et des gloires littéraires, des récompenses et des décorations » et avait refusé « de se laisser transformer en statue » 2. Cette récupération politique de Camus par Sarkozy, qui vient après l'annexion par Jean-Claude Gaudin de l'auteur de L'Homme révolté pour en faire la «figure tutélaire» de Marseille capitale européenne de la culture en 2013, est franchement obscène. Ni comme écrivain, ni comme philosophe, ni comme journaliste, Albert Camus ne peut être revendiqué par l'UMP.

Dans sa jeunesse , il considérait que « la politique et le sort des hommes sont formés par des hommes sans idéal et sans grandeur » 3. Distant à l'égard des politiques, il «n'a jamais appelé à voter que pour Mendès-France» , indique Jeanyves Guérin, qui vient de publier un Dictionnaire Albert Camus (Robert Laffont) et «a refusé de déjeuner à l'Elysée avec de Gaulle. Comment y serait-il allé pour rencontrer Nicolas Sarkozy ?»

« Camus a critiqué très puissamment le capitalisme* , le libéralisme, le marché faisant la loi, la déshumanisation de toute politique qui, à gauche comme à droite, n'avait pas le souci conjoint de la justice et de la liberté » , rappelle Michel Onfray qui le définit comme un « libertaire irrécupérable » . Son antitotalitarisme peut séduire la droite, mais à condition d'occulter qu'il dénonçait tous les totalitarismes, ce qui en fait l'exact contraire des «nouveaux philosophes» (médiatiques) genre BHL ou Glucksmann.

Dans une belle tribune publiée l'été dernier dans Libération, l'écrivain et éditeur Jean-Pierre Barou, insistait lui aussi sur les amitiés libertaires de Camus: Bakounine, le père de l’anarchie hantait son cœur. C'est à la revue anarcho-syndicaliste Arbetarem , de Stockholm, qu'il accorda sa première interview après son Nobel. Et c'est à l'organe libertaire de Buenos Aires, Reconstruir , qu'il donna son tout dernier entretien.

Camus n'a pas besoin d'être au Panthéon pour que son oeuvre continue à vivre. Et Jeanyves Guérin a raison de penser que l'idée lui aurait déplu. «Ceux qui prétendent tout savoir et tout régler finissent par tout tuer» , écrivait-il à Emmanuel D'Astier de la Vigerie, en 19484. La leçon vaut pour Nicolas Sarkozy.

Qu'il le laisse donc à Lourmarin!

Le village de Lourmarin



  1. Albert Camus, Essais , Pléiade, ed. 1965, p.67. 

  2. Herbert R. Lottman, Albert Camus, Seuil, 1978, p.13. 

  3. Carnet I , décembre 1937. 

  4. Herbert R.Lottman, Ibid., p. 448. 


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