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Publié le 1 février 2013

Mon stylo rouge mental

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Est-ce que les fleuristes vérifient que les queues des tulipes sont taillées en biseau quand ils dînent chez des amis ? Est-ce que les diététiciens traquent les biscuits à l’huile de palme dans les placards de leur beau-frère ? Est-ce que les réalisateurs de cinéma comptent les faux raccords chaque fois qu’ils regardent un film ? Moi, c’est affreux, je ne peux plus lire un journal, un livre, le moindre papier imprimé sans mon stylo rouge mental.

Parce que mon métier, c’est stylo rouge. Stylo rouge dans la presse, stylo rouge dans l’édition. Je traque la coquille, l’anacoluthe, le barbarisme ; le tout-venant et le grandiose ; le légèrement fautif et l’immense n’importe quoi ; l’égarement passager et la faute enkystée. Je redresse, rabote et déponctue. Ôte ta petite verge1 de là, mon grand. Et toi, remets ton chapeau, oui, voilà, c’est mieux : tu as rempli ta tâche et effacé cette tache. Et si tu « pêches par omission », c’est que tu oublies de remonter les poissons. Parce que le pécheur – ayons pitié de son âme – eh bien il pèche contre l’orthographe.

Tandis que le psychanalyste se pourlèche de lapsus linguae, je me repais, moi, de lapsus scriptae. Mais qu’avait-il donc dans la tête celui qui, voulant évoquer une barbe fournie, a écrit « exubérance pubienne » au lieu d’ « exubérance pileuse »  ? Et ce poète qui s’ignore et m’affirme qu’ « une longue fille d’attente s’étire sous la pluie »  ? (C’est beau comme du Queneau, non ?) Cache-t-il un infâme macho, celui qui s’interroge : « Quand pense-t-elle ? » au lieu de se demander ce qu’en pense son interlocutrice ? Sachez-le, chers rédacteurs : je plonge moi aussi un peu dans votre inconscient, non seulement par vos lapsus mais aussi par vos tics de langage, vos petites obsessions et vos fautes récurrentes. Est-il si impressionné par le savoir celui qui n’envisage d’historien ou de sociologue que « grand » ? Que trimballe-t-il dans sa besace existentielle celui qui met du « ballot » partout ? A-t-il à ce point besoin de soutien moral celui dont les articles sont bourrés d’« éthique » ?

Ce que j’aime particulièrement, c’est quand l’absurde s’invite au bout des claviers. Ainsi de ce spécialiste des questions pénitentiaires qui estime que telle mesure « est une porte ouverte à l’enfermement ». Ou de ce critique de télévision qui nous explique qu’un protagoniste « témoigne de dos, face caméra ». Ou de ce rédacteur en roue libre qui s’alarme de ce que « le bras de fer a mis le feu aux poudres ». Autant d’échappées belles dans le sérieux des sujets. Comme un hommage de la fantaisie lexicale à la lourdeur du monde.

L’une de mes préférées, je vous l’avoue, c’est quand même de loin l’anacoluthe, cet accident de construction qui vous fait dire des trucs joyeusement crétins dans le plus passionnant des articles. Je chéris par exemple celui que j’ai lu dans un portrait de Libération consacré à l’ancien ministre Claude Évin : « Fils de cheminot, sa mère est femme de ménage. » Où il apparaît donc – ça alors ! – que la mère de Claude Évin est un transsexuel. Qui a dit qu’il n’y avait plus de scoops dans la presse ?

Et ma bête noire , vous voulez la connaître ma bête noire ? Eh bien la voilà : c’est l’omni-collant  « rime avec », qui, bien entendu, fait absolument tout sauf rimer. Alors lui, il est comme le vent coulis chez les natures frileuses, il se faufile partout : dans le Monde comme dans Biba, l’Officiel de la couture ou Tondeuses à gazon-Hebdo. Ah ! C’est qu’il est commode celui-là, qui permet de marier les torchons et les serviettes, le tout et le n’importe quoi, l’inutile et le désagréable, dans une remarquable économie de mots ! Mon cher et tendre me signale ainsi que, dans le Journal de la maison, « douche rime avec plaisir ». 2 Et pourquoi pas avec scie sauteuse, tant qu’on y est ? Rime ailleurs ! s’écrie mon stylo rouge dès qu’il en voit un (deux à sept fois par jour).

Ce qui me distrait assez, sinon, c’est d’identifier les modes. Ça sort un jour, et hop, on en voit partout, comme les talons compensés aux pieds des collégiennes ou les verrines à l’avocat dans les apéros dînatoires. Ainsi – l’aurez-vous remarqué ? –, dans la presse, plus personne ne « renchérit » : on « surenchérit » direct. Alors que bon : pour surenchérir, faut avoir renchéri d’abord, non ? On est trop pressé par les cadences infernales et on brûle les étapes, c’est ça ? On n’a pas négocié assez de signes en conférence de rédaction alors on zappe les enchères intermédiaires ? Les ravages du flux tendu !

Le problème, je vous l’ai dit, c’est que mon stylo rouge ne regagne jamais sa trousse. Tous ces saute-mouton de la langue, je les vois au boulot mais je les vois aussi partout ailleurs : je corrige les affiches dans le métro (Mon Dieu, Pourquoi Tant De Capitales !), les mots de l’amicale des locataires dans le hall de mon immeuble 3 et les placards de pub dans la rue. Pendant des mois, j’ai souri et soupiré dans le même mouvement 4 en passant devant une pharmacie qui proposait un produit miracle « pour mincir et le rester ». Rester mincir, n’est-ce pas notre rêve à tous ? Ben oui, me susurre mon stylo rouge mental, c’est quand même beaucoup mieux que grossir devenir…


  1. Sens étymologique du mot virgule. 

  2. Voir www.alain-ade.com 

  3. Ils ont acheté un lot de points de suspension avec nos cotisations, et apparemment on leur a offert des guillemets en prime. 

  4. Je suis très souple. 


{{Marie-Édith Alouf}} est secrétaire de rédaction à Politis et cofondatrice des éditions Les petits matins. Elle inaugure son blog avec ce billet, paru dans le n°1235 de {Politis}, le 10 janvier 2013.

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