Liban : Avant l’explosion, l’implosion

Malgré la pandémie, la population est plus déterminée que jamais à renverser une classe politique corrompue.

Laurent Perpigna Iban  • 2 septembre 2020
Partager :
Liban : Avant l’explosion, l’implosion
© AFP

Le 1er septembre, l’État du Liban célébrait son 100e anniversaire dans une ambiance mortifère : sa capitale, Beyrouth, est éventrée, sa monnaie plongée dans un puits sans fond, son peuple meurtri et sa révolution, laThawra, désespérément confinée. Les potences installées sur la place des Martyrs quelques jours après la terrible explosion du 4 août témoignent d’une colère devenue rage. Un simulacre d’exécution publique qui ne visait pas seulement les membres du gouvernement, qui allaient démissionner quelques jours plus tard. Parmi les principales cibles des manifestants, un quatuor qui tient entre ses mains la destinée du pays depuis plusieurs décennies : le président de la Chambre des députés, Nabih Berri, le leader du Hezbollah, Hassan Nasrallah, le président de la République, Michel Aoun, ainsi que l’ancien Premier ministre Saad Hariri, « des corrompus devenus criminels », comme l’indiquaient des pancartes.

Pour les manifestants, cette explosion, au-delà de ses conséquences tragiques, soulève une autre inquiétude : celle que l’événement soit lu comme une catastrophe décontextualisée, due à la fatalité. « Il n’y a pas de hasard au Liban. Rien de ce qui est arrivé depuis cent ans n’est dû au hasard », insiste la journaliste Médéa Azouri. La question de l’aide internationale se pose rapidement : qui aider, et surtout comment ? Comme un présage, le 23 juillet, à -Beyrouth, l’une des femmes qui avaient réservé un « comité d’accueil » au ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, lançait : « Si vous voulez aider les Libanais, ne donnez pas un rond à ces corrompus ! Ce sont eux les responsables ! »

L’extraordinaire mobilisation de la société civile après le drame du 4 août est un marqueur important : les Libanais·es n’attendent plus rien de leur État et ont appris à vivre sans. Depuis longtemps, déjà. Car, avant l’explosion, il y eut l’implosion d’un pays exsangue, plongé dans l’obscurité, au sens propre comme au figuré. 45 % des Libanais vivent désormais sous le seuil de pauvreté, et aucun secteur du pays n’a résisté à la crise. Même les plus vitaux, comme les hôpitaux, qui manquaient déjà de tout : « Avec la dévaluation de la livre, nous ne parvenons plus à financer les importations de matériel médical. Par exemple, si un patient a besoin de se faire poser une plaque de 8 cm, le médecin est obligé installer une plaque de 10 cm, et de creuser dans l’os. Des personnes sous assistance respiratoire à domicile sont mortes chez elles lors de coupures d’électricité », expliquait avant l’explosion Salma Assi, présidente du Syndicat des importateurs de matériel médical.

Comment le Liban en est-il arrivé là ? Depuis plusieurs années, les signes annonciateurs du marasme étaient bien visibles. Mais les élites libanaises ont choisi de les ignorer, pensant certainement que le peuple s’accommoderait de cette situation, comme il s’était accommodé du reste. Alors, quand, le 17 octobre 2019, les Libanais et les Libanaises ont occupé les rues, c’est tout un système qui a vacillé. Depuis, il tente de se régénérer, usant de tous les stratagèmes pour freiner un changement pourtant désormais inéluctable. Car c’est une réalité que plus personne ne peut ignorer : le « système » libanais est déjà mort, un nouveau Liban supplie de naître. Et dans ce clair-obscur, les fantômes du passé et les rêves d’un autre futur continuent de s’affronter.

Monde
Temps de lecture : 3 minutes
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

Anwar Abu Eisheh : « Aujourd’hui, rester en Palestine, c’est résister »
Entretien 2 juin 2026 abonné·es

Anwar Abu Eisheh : « Aujourd’hui, rester en Palestine, c’est résister »

Celui qui fut ministre de la Culture de l’Autorité palestinienne est né en 1951 à Hébron. Engagé très jeune au sein du Fatah, il a été emprisonné puis contraint à l’exil en France. Il appelle les gouvernements occidentaux à faire pression sur Israël pour que ce pays respecte enfin le droit international.
Par Céline Martelet
Colombie : duel présidentiel entre gauche et extrême droite
Colombie 2 juin 2026

Colombie : duel présidentiel entre gauche et extrême droite

La Colombie s’apprête à vivre un second tour inédit entre gauche et extrême droite. Si Abelardo de la Espriella a déjoué les sondages en arrivant en tête du premier tour, Ivan Cepeda réalise, à gauche, un score historique qui laisse entrevoir une bataille électorale particulièrement serrée jusqu’au scrutin du 21 juin.
Par Sergio Coronado
Au Mozambique, TotalEnergies en fer de lance de l’extractivisme néocolonial
Écologie 29 mai 2026 abonné·es

Au Mozambique, TotalEnergies en fer de lance de l’extractivisme néocolonial

Après cinq années d’interruption, la firme française relance le chantier d’un mégaprojet gazier dans ce pays est-africain. Outre ses dévastations sociales et écologiques, ce dernier a mis sous tutelle un des États les plus pauvres du monde par une des multinationales les plus riches.
Par Martin Eteve
Soutenir ou partir : à Moscou, une jeunesse sous contrôle
Reportage 27 mai 2026 abonné·es

Soutenir ou partir : à Moscou, une jeunesse sous contrôle

Un samedi soir à Moscou, des jeunes se confient sur leur envie de quitter le pays et sa « fucking corruption », la peur d’être mobilisés au front, et le contournement des blocages d’internet. D’autres affichent leur fierté d’être russes.
Par Pauline Mussche et Fiora Garenzi