« On n’a rien inventé »

Certains n’attendent pas le grand soir ou une catastrophe mondiale pour entrer en décroissance. Marion et Antoine sont de ceux-là. Témoignage.

Rémy Artignan  • 15 mars 2007
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Il ne s’agit pas de rescapés des communautés d’éleveurs de chèvres du Larzac, et encore moins d’irréductibles gardiens de phare philosophes, mais d’un couple de Parisiens sympathiques, la trentaine, trois enfants. Lorsqu’on leur demande ce qu’est à leurs yeux un objecteur de croissance, ils répondent d’emblée qu’ils n’en sont pas. Ils préfèrent dire qu’ils « tendent vers » . Cela consiste pour Antoine à « réinterroger tout ce qu’on fait sous le signe d’une plus grande cohérence entre nos idées et nos actes » . Ils n’ont pas de voiture, pas de télévision, pas de téléphone mobile, ne vont pas aux sports d’hiver ou sous les tropiques, s’organisent pour aller chercher eux-mêmes leurs enfants à l’école. « On n’a rien inventé , souligne-t-il, on ne fait que mettre en pratique de bonnes idées. »

Ils ont, par exemple, fait le choix de gagner deux fois moins que leurs anciens camarades d’études. Lui, diplômé d’une école d’ingénieur, a préféré être professeur de mathématiques dans un IUT. Elle, diplômée d’une école de commerce, a récemment démissionné de la multinationale qui l’employait pour rejoindre une ONG. Plus de temps, donc plus de liens. Ils ont fondé une Amap [^2] de 70 membres et s’investissent dans l’économie solidaire au travers d’une Cigale [^3]. Ils sont également très actifs dans le scoutisme. C’est d’ailleurs par l’expérience des camps en pleine nature qu’ils en sont venus à s’interroger sur la surconsommation et l’écologie. Leur démarche est aussi empreinte de spiritualité. Ils trouvent dans leur foi protestante un certain nombre de questionnements sur la responsabilité de l’être humain vis-à-vis de la terre et de ses semblables.

À les entendre, leur choix de vie est une évidence. « Il arrive un moment où l’on se sent piégé par le système, confie Antoine, quand j’ai déjà un ordinateur qui marche très bien depuis cinq ans, et qu’on insiste pour m’en offrir un neuf … » Ils refusent de se voir en marge de la société, plutôt « en décalage » . Ils avouent avoir perdu quelques amis au fil des ans. À force de n’avoir plus rien en commun, « les choses se font d’elles-mêmes » , résume Marion. Mais d’autres sont restés, « ceux avec qui on peut discuter, même si, au final, on n’est pas d’accord » . Pour la famille, c’est autre chose. Marion a dû batailler ferme pour faire accepter à sa mère l’idée que le passage aux couches lavables était un progrès et non une régression.

Intimement persuadés qu’ils peuvent changer le monde, ils se disent optimistes. « Sinon, on n’aurait pas fait trois enfants , s’empresse de préciser Marion. On peut s’en sortir, mais il va falloir faire des efforts. » Pour eux, les choses se jouent à trois niveaux : personnel, dans une démarche de réflexion ; collectif, dans des structures comme leur Amap ; et politique. Antoine est adhérent chez les Verts. Il est loin d’être toujours d’accord avec eux, mais préfère s’investir dans un parti de gouvernement pour que les choses avancent, lentement mais sûrement. Point de dogmatisme chez ces gens-là. Selon eux, « la pureté des idées est importante, mais le purisme conduit souvent à une impasse » . Quand on l’interroge sur les lectures qui l’ont influencé, Antoine répond « Jacques Ellul et Fluide glacial » . Sans réfléchir, comme pour rappeler que remettre en cause son mode de vie, ce n’est pas toujours aussi douloureux qu’on l’imagine.

[^2]: Association de maintien de l’agriculture paysanne.

[^3]: Clubs d’investisseurs pour une gestion alternative et locale de l’épargne.

Société
Temps de lecture : 3 minutes
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