Carla, l’autre corps du Président

Plus qu’un partenaire politique, la « première dame de France » apparaît comme le prolongement symbolique du corps de son époux, propre à pallier ce qui fait défaut chez lui.

Pauline Graulle  • 23 décembre 2010 abonné·es

C’est une hydre à deux têtes qui prend la pose devant la cheminée ­marbre et or. Elle est assise sur l’accoudoir du fauteuil – où lui-même trône –, lovée contre son torse. Sa main gauche, où l’on distingue l’alliance, est délicatement posée sur la cuisse de son mari. Le visage de Carla est penché ­
au-dessus de la tête de Nicolas. Ils s’enlacent. Leurs cheveux se touchent. Mais, par une ­subtile torsion du buste, elle continue de fixer l’objectif : regard (azur)
profond, sourire léger… Elle est ­parfaitement
à l’aise. Lui, moins naturel, regarde vers un ailleurs, les yeux presque mi-clos (l’extase de l’amour ?)… « Rares sont les moments de tendresse qui sont passés à ce bureau. Avec Carla – en chemise bleue et pantalon foncé, comme le Président –, un nouveau style s’impose à l’Élysée » , nous dit la légende.
Et c’est vrai qu’en ce 7 mai 2008, pour sa première série de photos « officielles » dans Paris Match [^2], le couple présidentiel, fraîchement uni par le mariage, montre un visage inédit. D’abord, jamais un président de la République n’a, à ce point, publicisé sa vie privée – à l’heure de la télé-réalité, c’est, paraît-il, parfaitement normal. Ensuite, on est sûr désormais que la douceur, voire l’humanité, ne sont plus condamnées à rester à la porte du palais présidentiel – là même où se décide notre vie : n’est-ce pas une excellente nouvelle ?

Enfin, au-delà de la ressemblance avec Cécilia (que voulez-vous, on ne se refait pas !), la nouvelle première dame de France donne un je-ne-sais-quoi d’insolite à son mari. Des pages des journaux people aux images télé de leur visite chez la reine d’Angleterre, ce n’est pas seulement sa loyauté, son affection, son image de marque que Carla offre au Président. C’est un nouveau corps que l’ancien top-modèle met à sa disposition.

Car Carla est, avant tout, un corps. Un corps professionnel. Un corps complémentaire. Un « appendice » symbolique qui, ô merveille, vient pallier ce qui fait défaut dans le physique de sa moitié. Comme les vieux couples finissent par se ressembler, le corps de Carla vient pour ainsi dire se calquer par transparence sur celui de Nicolas. Le parant dès lors de ses plus beaux attraits.
Il plafonne à 1,68 m ? Elle lui cède un peu de son 1,76 m – par délicatesse, sans doute, elle avouera ne mesurer que 1,74 m à Michel Drucker. Et tandis qu’elle accepte de bonne grâce d’être condamnée à de plats escarpins, lui porte les… talon(nette)s. Un peu de sex-appeal ne serait pas de trop pour faire remonter la cote du chef de l’État ? Notre « Jackie Kennedy frenchie » offre tout le glamour nécessaire. On dit Nicolas Sarkozy sans cœur, la voix suave et les yeux de biche de sa belle atténuent l’âpreté de ses déclarations. Il est le président « bling-bling », elle a l’aisance des aristocrates. Il n’apprécie guère la Princesse de Clèves , la chanteuse est férue de beaux-arts. Il est à droite, elle se dit « épidermiquement » (le corps, encore !) de gauche. Autant de différences affichées qui, au final, donnent naissance à cette créature protéiforme, incarnant à la fois tout et son contraire. Un corps unique pour communication tout-public, en quelque sorte.

Le numéro d’illusionniste a-t-il réussi ? Sans doute, puisque Brice Hortefeux et Éric Besson se sont eux aussi dégoté des amourettes qui tombent à pic. Pour le premier, une blonde pulpeuse – quoi de mieux pour contrebalancer l’air par trop rigide du premier flic de France ? Pour le second, une étudiante tunisienne de 22 ans qui démontre fort bien que l’ancien ministre de l’Immigration et de l’Identité nationale n’a rien contre les personnes venues de l’autre côté de la Méditerranée. Surtout les belles plantes.

Comme elles semblent désuètes, soudain, toutes ces « premières dames » qui, elles aussi, écrivirent à leur manière l’histoire de France… « Tante Yvonne », l’épouse sage du général de Gaulle. Anne-Aymonne Giscard d’Estaing, ânonnant les larmes aux yeux ses vœux à la nation un 31 janvier 1975 à la télévision française. Danielle Mitterrand, l’intello un peu trop engagée. Elles nous manqueraient presque…

[^2]: « Nicolas Sarkozy, un an à l’Élysée », Paris Match, 7 mai 2008.

Publié dans le dossier
Le corps en politique
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