« Refuser de se positionner publiquement, c’est se ranger du côté des pires destructeurs du vivant »

La militante écologiste Lucie Pinson, fondatrice de l’ONG Reclaim Finance et Prix Goldman pour l’environnement en 2020, lutte auprès des milieux financiers pour les forcer à abandonner les investissements polluants. Pour elle, « il n’y a pas de fatalité, on décide aujourd’hui du monde de demain ».

Martin Eteve  • 29 mai 2026
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« Refuser de se positionner publiquement, c’est se ranger du côté des pires destructeurs du vivant »
"Grève mondiale pour le climat", le 24 mai 2019, à Paris.
© Maxime Sirvins

Fondatrice de l’ONG Reclaim Finance, Lucie Pinson s’adresse aux institutions financières pour les convaincre de participer à la transition écologique et sociale. Face au backlash (1) écologique mondial incarné par Donald Trump, celle qui fut récipiendaire en 2020 du Prix Goldman pour l’environnement, le « prix Nobel vert », pour son action ayant mené au désinvestissement de l’industrie du charbon de la part de plus de quarante banques et assurances, ne baisse pas les bras. 

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Retour de bâton.

Avec Reclaim Finance, le parti pris est de dire que pour contribuer à la lutte contre le changement climatique, il faut s’adresser aux personnes qui la financent. Pourquoi ?

Quand on est une militante écologiste qui se veut radicale, on va à la racine des choses. Cela implique de s’attaquer aux lieux où les décisions sont prises, auprès des institutions économiques, financières et politiques. Je me suis vite aperçue qu’il y avait une incohérence au sein du mouvement écologiste. On a pour ambition de changer radicalement la société, mais on ignore un des leviers de changement de celle-ci : le levier financier.

(Photo : stephcgphoto.)

D’où la création de Reclaim Finance, avec la volonté de contribuer à notre niveau, à combler ce manque, sans la prétention d’affirmer que le levier financier serait l’unique levier de transformation. Notre action se fait en complément de ce que peuvent faire d’autres associations, qui visent d’autres secteurs, avec d’autres méthodes.

Le secteur privé vit grâce à l’absence de régulation, une absence décidée et entretenue par ceux au pouvoir.

Notre analyse n’est pas binaire : on n’oppose pas un secteur public qui serait en faveur de la protection du vivant et des droits et des acteurs privés guidés uniquement par la maximisation du profit. Aujourd’hui, le secteur privé vit grâce à l’absence de régulation, une absence décidée et entretenue par ceux au pouvoir et qui sont eux-mêmes représentants et garants d’intérêts particuliers. Il ne faut ainsi pas s’étonner qu’un président, ancien banquier chez Rothschild, n’ait pas pour objectif deréglementer la finance . Il est donc primordial de travailler sur les deux tableaux.

Vous avez pour ambition de réguler un secteur qui refuse de l’être, de façon presque existentielle. Comment fait-on consentir un acteur financier à de la réglementation, perçue comme allant contre ses intérêts ?

Il faut s’appuyer sur la force collective des acteurs économiques. À partir de la COP 21, l’agenda climat, fortement relayé par les citoyens, s’est imposé dans les instances politiques et économiques. Il y avait un intérêt pour ces institutions financières à montrer patte verte. Ça a ouvert des voies possibles pour l’action citoyenne et la mobilisation. À l’époque, je travaillais pour les Amis de la Terre – auquel Reclaim Finance est aujourd’hui affilié – et on a pu profiter de cette brèche-là pour imposer le sujet de la sortie du charbon comme paramètre d’évaluation de l’action des acteurs financiers sur le climat.

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Petit à petit, on a réussi à faire prendre des engagements sur l’arrêt des financements de toutes les entreprises qui développent de nouveaux projets avec du charbon. Ça n’était pas par un changement de réglementation : c’était un engagement pris par les acteurs eux-mêmes. Aujourd’hui, cette même campagne ne fonctionnerait plus. Parce que le mouvement climat est en perte de vitesse depuis plusieurs années et que le sujet n’est plus à l’agenda des institutions privées ou politiques. Il faut trouver d’autres leviers à activer pour forcer la main de ces institutions privées, mais toujours en jouant sur les attentes de leurs parties prenantes, notamment des clients.

Quels sont ces nouveaux leviers ?

Pour ne citer qu’un exemple, les injustices face à la crise assurantielle lors des catastrophes climatiques sont un sujet intéressant. Parce que la grande question du siècle, au fond, c’est « qui paye ? » Il est légitime de poser la question de la responsabilité des grands assureurs, qui sont peu mis à contribution, alors que le dérèglement climatique est considéré comme une opportunité pour eux. Ils sont dans une logique de gestion du risque financier, pas de prévention de l’impact climatique.

Les assureurs sont dans une logique de gestion du risque financier, pas de prévention de l’impact climatique.

Ils vont donc avoir tendance à revoir leurs modèles assurantiels, augmenter les primes, donc à faire payer plus cher, déserter les zones qui deviennent inassurables, tout en assurant les mégaprojets polluants. AXA, par exemple, a dernièrement fait les plus gros profits de son histoire, notamment grâce à la cession d’activités de réassurance face au dérèglement climatique.

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La période de backlash que nous traversons ne détruit-elle pas tous les progrès réalisés depuis la COP 21 ?

Le recul environnemental est davantage politique que financier. La déréglementation est massive, brutale et toujours en cours. Mais au niveau des acteurs financiers, il y a de fortes divergences entre les établissements : si certains renoncent à certains engagements sur  les fossiles, ils sont une minorité et la majorité tient la ligne. Peut-être adoptent-ils moins de nouvelles mesures, mais ils  ne font pas marche arrière sur leurs engagements climatiques déjà pris.

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Il est certain que le mouvement climat n’est plus celui qu’il était avant 2022 ou 2020. Cependant, il y a quand même aujourd’hui une société civile qui se mobilise pour exiger les transformations. Je suis optimiste : il n’y a pas de fatalité, on décide aujourd’hui du monde de demain. C’est dans nos choix, nos remises en question, nos questionnements de ce qui s’est passé depuis trois ans qu’on surmontera ce moment. Si on le fait, tout est possible. En revanche, je pense que nous sommes dans un moment où ne pas faire de choix et refuser de se positionner publiquement, c’est se ranger du côté des pires conservateurs et des destructeurs du vivant et des droits. Il n’est plus possible de ne pas choisir de camp.

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