« The Enemy » : l’autre côté de la ligne de front

L’exposition de réalité virtuelle « The Enemy » (1) à l’Institut du monde arabe vous immerge dans un lieu neutre, loin de la violence de la guerre, et vous propose de rencontrer les acteurs de trois conflits. Une expérience unique au monde. Un face-à-face troublant.

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Des tirs se font entendre. D’un côté, les territoires palestiniens. De l’autre, Israël. On se retrouve au cœur d’un des conflits les plus connus et celui sur lequel les a priori sont le plus nombreux. Gilad et Abu Khaled entrent. L’un est masqué, par peur d’être reconnu, l’autre en uniforme de Tsahal. Équipés d’un sac à dos et d’un casque de réalité virtuelle, nous sommes partis pour cinquante minutes d’immersion. Une voix grave guide nos pas. On progresse dans un dédale de salles. Dans chacune, des photographies d’un nouveau conflit, accrochées au mur. Lorsqu’on s’en approche, deux protagonistes apparaissent à chaque bout de la pièce. Leur regard insistant nous suit. On oublie qu’ils sont fictifs, qu’ils ne sont que le produit d’une reconstruction en 3D. Chacun d’eux prend la parole, entamant une discussion entre l’homme et le spectateur.

Les face-à-face s’enchaînent. Dans l’une des salles, l’armée gouvernementale de la République démocratique du Congo incarnée par Patient fait face aux Forces démocratiques de libération du Rwanda où Jean de Dieu est adjudant. « Mon ennemi est le Tutsi », martèle Jean de Dieu. Il raconte qu’il a été bercé dans la violence très tôt – trop tôt. Après avoir vu ses parents être assassinés sous ses yeux, il est devenu enfant soldat. Il se souvient d’avoir tué neuf personnes à coups de pioche, à l'âge de 14 ans.

La paix ? Pour eux il est difficile de la décrire ou de la définir. Ils ne l’ont jamais réellement connue. Malgré tout, Patient affirme : « J’ai éprouvé de la joie le jour où ma femme a eu un enfant. Mais à part ce moment-là, je ne connais pas d’autres moments heureux. Il n’y a que des tirs d’obus ! » Ils s’évaporent, signe qu’il est temps de changer de salle. Mais le témoignage poignant de Jean de Dieu reste en tête.

Cet autre qui nous ressemble

Comprendre l’ennemi, cet individu craint et fantasmé, voilà l’un des buts de ce cheminement artistique. « Il s’agit de reconsidérer l’Autre, dans une ère du populisme où la société crée à notre place des ennemis », explique Karim Ben Khelifa. Ce photoreporter à l’origine du projet nous donne la possibilité de voir la guerre comme lui l’a vue : des deux côtés de la ligne de front. Le photographe, qui a rencontré ces combattants, reconstitués ensuite en 3D sous nos yeux, n’est que l’intermédiaire. Il souhaite que chacun sorte « avec un sentiment de rencontre » car « ce sont les rencontres qui font changer d’avis, pas les discours didactiques » .

Les questions sont certes posées par cette voix omniprésente qu’est celle de Karim Ben Khelifa, mais c’est bel et bien nous qui rencontrons ces guerriers. « As-tu déjà tué ton ennemi ? », demande la voix off. Le silence d’Amilcar, membre du gang du Barrio 18 au Salvador, inquiète, glace le sang. Mais une once d’humanité réapparaît aussitôt. Sous ses gros bras se cachent des peurs, des cauchemars : « Tu te sens poursuivi parce que tu as fait quelque chose durant la journée. » L’empathie nous envahit: « On voit beaucoup mieux la lumière dans la pénombre », glisse le créateur du projet.

Il lui aura fallu quatre ans pour monter cette exposition, qui va tourner à Boston, Séoul, Montréal, Tel Aviv, Oslo. Le dispositif restera le même : une grande salle vide, équipée de capteurs. Mais aussi d’ordinateurs pour traquer nos émotions, notre nervosité, la distance à laquelle on se tient de tel ou tel combattant. Les données récoltées répondent à des calculs d’analyse cognitive, qui permettent de créer un parcours personnalisé. Chaque expérience vous est propre. Avant de se lancer dans ce dédale, les visiteurs sont soumis à un test afin d’évaluer leur part d’affect dans chacun des conflits. De quoi remettre en cause ses préjugés, et c’est bien le but de l’auteur : « Je voulais laisser l’espace nécessaire aux questions ». Y compris pour les plus imprégnés d'idéologie. « Abu Khaled et Gilad se sont rencontrés virtuellement. Au début, Gilad ne voulait pas, mais il a fini par accepter au mois de mai dernier. Reconsidérer l’autre, ça prend des mois. Quand je l’ai vu de nouveau en décembre, il m’a dit : «Si j’avais été de l’autre côté de la ligne, j’aurais pu être Abu Khaled." Pour moi, c’était une claque dans la gueule. »

(1) Jusqu’au 4 juin 2017 à l’Institut du monde arabe (Paris Ve), dans le cadre des troisièmes Rendez-vous de l’histoire du monde arabe : « Frontière(s) ».

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