Les enseignants ne sont pas des « héros »

Les élans de glorification des profs d’histoire-géographie à la suite de l’assassinat de Samuel Paty masquent mal la réalité d’un enseignement trop directif ne laissant que peu de place à l’éducation citoyenne des élèves.

Laurence De Cock  • 11 novembre 2020
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Les enseignants ne sont pas des « héros »
© Thomas Morel-Fort / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

L’abominable assassinat de notre collègue Samuel Paty a suscité certains élans de compassion dont on se serait parfois bien passé même si, en apparence, ce petit passage de pommade nous change du mépris des semaines qui ont précédé le drame. Voilà les professeurs d’histoire-géographie à nouveau désignés comme des héros et affublés de la mission de remédier aux maux de l’humanité, y compris au terrorisme islamiste. Quel métier, mes aïeux ! Qui d’autre peut se targuer d’une telle puissance d’agir sur le monde ?

Cette naïveté et cette méconnaissance du métier ne sont pas à prendre à la légère. Elles soulèvent plusieurs questions lourdes. La première est la logique sous-tendue par ces flagorneries : il suffirait d’asséner un cours sur ci ou ça pour qu’immédiatement une prise de conscience opère chez les élèves. Pire, il suffirait de quelques poncifs moraux assénés à la manière d’un catéchisme pour que se déclenchent chez l’élève un comportement d’obéissance et une orthodoxie citoyenne irréprochable. C’est franchement méconnaître les bases de la pédagogie et celles du fonctionnement d’un adolescent que de croire que la première fonctionne sur le mode de la perfusion et que le second n’attend que de boire nos paroles.

Les camps du renouveau

Après la libération des camps de concentration en 1945, un million de « personnes déplacées », parmi lesquelles une grande majorité de juifs survivants ou rescapés de l’extermination, furent placées dans des camps par les autorités internationales, dans l’attente de leur trouver un refuge. Malgré la cruauté de cette attente prolongée pendant des années, malgré la dureté des conditions de vie, ces camps ont été le berceau d’une renaissance culturelle qui a dessiné les contours d’une communauté nouvelle qui voulait être reconnue comme nation destinée à devenir État en Israël. À l’appui de nombreux documents inédits, dont des photos exceptionnelles (théâtre, commémorations, fêtes religieuses, carnavals, événements sportifs, etc.), Nathalie Cau fait revivre cette pulsion de vie, cette capacité à affronter le présent, à se penser un futur, et bat en brèche les discours sur l’indicible, l’irreprésentable du génocide.

L’Attente. Dans les camps des personnes déplacées juives, 1945-1952 Nathalie Cau, éditions du Détour, 392 pages, 26 euros.

Un autre danger réside dans la tentation que certains enseignants semblent avoir de croire en leur surpuissance magicienne. Main sur le cœur, à chaque drame, ils rappellent fièrement leur ascendance hussarde et leur mission quasi sacrificielle au service d’une nation à rebâtir. C’est beau comme du Charles Péguy mais cela ne sert pas vraiment la cause concrète d’un métier, qui, dans les faits, est quotidiennement piétiné par un pouvoir qui considère que l’effet de réalité donné par la communication politique importe davantage que la réalité elle-même. C’est donc la réalité qu’il faut rappeler ici.

Il est vrai que la France accorde à l’enseignement de l’histoire-géographie une place assez exceptionnelle de l’élémentaire à la fin du lycée. Cela s’explique par la finalité assignée dès la fin du XIXe siècle à cette matière scolaire comme auxiliaire de la fabrique d’une identité commune, française, dans un pays encore culturellement fragmenté et en pleine expansion coloniale. Cette discipline a donc immédiatement été conçue comme fondamentalement politique, à une époque encore peu férue de pédagogie et convaincue par l’équation suivante : enseigner l’histoire de France, c’est faire aimer la France ; une équation au fondement du roman national.

Depuis cent cinquante ans, on est heureusement revenu sur cette conviction qui n’a jamais fait ses preuves au profit d’un paradigme plus modeste : enseigner l’histoire nourrit un esprit critique adossé à des savoirs raisonnés et contribue, à côté d’autres disciplines, à accompagner l’enfant vers le monde adulte. Sa charge morale ne découle donc pas des énoncés de programmes conçus comme des psaumes, mais de sa dimension critique à partir des questions posées au passé.

Mais poser des questions au passé nécessite d’en avoir le temps et la liberté. Et c’est bien ici que le bât blesse aujourd’hui. Qui jette un œil sur les derniers programmes ne peut qu’en mesurer le caractère boursouflé et indigeste. Conçus au pas de course, sans implication réelle d’universitaires, très éloignés donc de la production scientifique, ces derniers sont réduits à un inventaire de connaissances historiques hors-sol. Élaborés par ailleurs pour coller à une heure de cours par semaine (45 minutes pour l’école primaire) et très injonctifs, ils ne laissent ni marge de manœuvre ni possibilité autre qu’une pédagogie très magistrale, laquelle n’a jamais favorisé la réflexion critique. Que dire enfin des programmes de lycée professionnel, qui ont vu leurs enseignements généraux réduits de près de 30 % ?

Au regard de ces réalités, l’héroïsation des professeurs d’histoire-géographie semble quelque peu déplacée. Ces derniers se contenteraient volontiers d’une véritable reconnaissance de leurs compétences professionnelles, en commençant par des programmes beaucoup moins directifs, allégés, adossés à la recherche, et par un nombre d’heures rendant possible un véritable travail d’histoire (valable aussi pour la géographie) avec les élèves.

Compenser l’hégémonie pesante d’une histoire « roman national » dans l’espace public, y compris médiatique ? On s’y emploie ici.

Temps de lecture : 4 minutes
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