Bruno Latour, disparition d’un philosophe précurseur de l’écologie politique

Décédé le 9 octobre, il fut un des premiers à travailler sur le concept d’anthropocène et d’une écologie radicale.

Olivier Doubre  • 12 octobre 2022
Partager :
Bruno Latour, disparition d’un philosophe précurseur de l’écologie politique
© Photo : JOEL SAGET / AFP.

Bruno Latour est décédé à l’âge de 75 ans ce 9 octobre. Il était assurément l’un des philosophes français parmi les plus visionnaires de sa génération – et l’un des plus célèbres à l’étranger. Notamment parce qu’il se refusait à penser dans le cadre étroit des frontières disciplinaires.

Également sociologue et anthropologue, professeur à l’École des mines mais aussi à l’université d’Harvard outre-Atlantique, il était attaché au travail de terrain analysant d’abord le processus de recherche scientifique, appréhendée comme une construction sociale située (dès son premier livre, La Vie de laboratoire. La production des faits scientifiques, coécrit avec Steve Woolgar, éd. La Découverte, 1988).

Son approche de la philosophie des sciences, fortement influencée au départ par l’œuvre de Michel Serres, le porte parmi les premiers à travailler sur le concept d’anthropocène, l’homme ne pouvant plus être considéré comme un « sujet » à part, séparé de son « environnement ».

L’écologie comme horizon politique

Tous ses ouvrages vont dès lors s’engager en faveur d’une écologie politique radicale. Il faut ainsi souligner l’apport majeur de son récent Mémo sur la nouvelle classe écologique. Comment faire émerger une classe écologique consciente et fière d’elle-même (éd. La Découverte/Les Empêcheurs de penser en rond, 2021, coécrit avec le chercheur danois Nikolaj Schultz) où, dans une sorte de transposition de la théorie marxiste de la lutte des classes, il s’interrogeait sur les conditions pouvant « organiser la politique autour de la question écologique », désormais centrale et apte à « définir l’horizon politique », comme jadis le libéralisme puis le socialisme.

 Il fut le premier à percevoir que l’enjeu de la pensée politique résidait tout entier dans la question écologique .

Et dans un élan gramscien, l’écologie politique, au lieu d’être un ensemble de mouvements politiques parmi d’autres, de se voir ainsi bientôt appelée, pour Latour et son coauteur, à gagner la lutte centrale pour les idées, avant même de se traduire dans des conquêtes électorales…

Lire aussi > Bruno Latour : « Nous sommes confrontés au sens de l’histoire »

Dans un entretien filmé sur Arte diffusé en mai dernier et toujours visible en ligne, le philosophe affirmait ainsi, avec force conviction : « Au moment où nous sommes, nous pressentons que les questions écologiques deviennent l’équivalent des questions politiques d’autrefois. »

En voyant là une (nouvelle) ligne de partage politique, pour « constituer des fronts de lutte » portés par une « classe écologique », dont le problème fondamental sera les « conditions d’habitabilité de la planète ». Dans l’hommage qu’il lui a rendu, le sociologue Bruno Karsenti salue ainsi ce grand intellectuel qui fut « le premier à percevoir que l’enjeu de la pensée politique résidait tout entier dans la question écologique ».

Écologie
Temps de lecture : 2 minutes
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

« Refuser de se positionner publiquement, c’est se ranger du côté des pires destructeurs du vivant »
Luttes environnementales 29 mai 2026

« Refuser de se positionner publiquement, c’est se ranger du côté des pires destructeurs du vivant »

La militante écologiste Lucie Pinson, fondatrice de l’ONG Reclaim Finance et Prix Goldman pour l’environnement en 2020, lutte auprès des milieux financiers pour les forcer à abandonner les investissements polluants. Pour elle, « il n’y a pas de fatalité, on décide aujourd’hui du monde de demain ».
Par Martin Eteve
« Le béton ciment est un matériau pilier du système capitaliste »
Entretien 20 mai 2026 abonné·es

« Le béton ciment est un matériau pilier du système capitaliste »

Pour l’architecte et militante écologiste Léa Hobson, l’intersectionnalité des luttes est la seule voie pour s’opposer aux impacts majeurs de la bétonisation sur les populations, les espèces et la terre.
Par Vanina Delmas
Les mouvements citoyens ne lézardent pas face aux bétonneurs
Analyse 20 mai 2026 abonné·es

Les mouvements citoyens ne lézardent pas face aux bétonneurs

Derrière de nombreux projets responsables de l’artificialisation des sols, il y a la filière du béton, puissante et omniprésente. Malgré les risques de répression, les citoyen·nes continuent de se mobiliser pour préserver les terres agricoles et naturelles.
Par Vanina Delmas
Le vent se lève contre les ravages écologiques des data centers
Reportage 20 mai 2026

Le vent se lève contre les ravages écologiques des data centers

Un projet de construction du plus grand centre de données d’Europe, Campus IA, menace 70 hectares de terres agricoles à Fouju (Seine-et-Marne), une commune de 650 habitants. Comme ailleurs en France, des résistances citoyennes font face aux périls pour le vivant que représente l’arrivée de ces infrastructures.
Par Martin Eteve