Des douilles françaises trouvées en Iran

Les manifestations pour le droit des femmes en Iran ont fait plus de 200 morts. Malgré l’embargo, des douilles d’une entreprise franco-italienne ont été utilisées par les forces de police pour réprimer la révolte.

Maxime Sirvins  • 31 octobre 2022
Partager :
Des douilles françaises trouvées en Iran
Des cartouches de marque française Cheddite retrouvées en Iran, en octobre 2022.
© DR

Depuis le 16 septembre et la mort de Mahsa Amini suite à son arrestation par la police des mœurs, de nombreuses manifestations secouent le pays. D’après l’ONG Iran Human Rights la répression du régime des Mollah a fait au moins 253 morts dont 34 mineurs. Une autre ONG, HRANA, annonce de son côté plus de 12 000 arrestations.

Au cœur de cette répression sanglante, des Iraniens ont retrouvé du matériel français. Bahadur*, habitant d’une petite ville au centre du pays, a publié fin septembre sur les réseaux sociaux des photos de munitions dont une cartouche de couleur verte, de calibre 12/70, qui ressemble étrangement à celles utilisées par les chasseurs français.

Sur le culot de la munition, le nom du fabricant : Cheddite, entreprise franco-italienne spécialisée dans la conception de douilles et d’amorces de cartouches. La présence de cette douille dans cette petite ville iranienne n’est pas un cas isolé : du matériel de la même entreprise a été retrouvé à plusieurs endroits en Iran, notamment à Téhéran, la capitale.

Embargo strict

Pourtant depuis 2007, l’Union européenne impose un embargo strict à l’Iran qui englobe armes et matériel de maintien de l’ordre. Officiellement, aucune entreprise française n’est ainsi autorisée à vendre des munitions à l’Iran. Contacté, le ministère des Affaires étrangères le confirme : « La France n’autorise aucune exportation de ce type vers l’Iran » et se « conforme scrupuleusement » aux sanctions internationales. Alors comment des douilles françaises se retrouvent-elles sur le territoire iranien en toute illégalité ?

Des douilles de la marque Cheddite utilisées par l’entreprise française SAPL retrouvées lors de manifestations au Sénégal. Crédits : DR

Contactée, Cheddite n’a pas officiellement répondu à nos sollicitations. Mais Politis a pu discuter au téléphone avec un employé de l’entreprise qui n’a pas souhaité se présenter. Agacé par nos questions, il affirme que Cheddite ne fabrique que des douilles pour « la chasse et le ball-trap. »

Pourtant, elles sont aussi utilisées pour les munitions de l’entreprise française SAPL retrouvées notamment au Liban, au Sénégal ou encore au Togo. SAPL, inventeur du Gomm-cogne, est « spécialisée, depuis 40 ans, dans la conception et la fabrication d’armes, de munitions et d’équipements de maintien de l’ordre », peut-on lire sur son site. Bien loin de la chasse et du tir sportif.

À lire > Maintien de l’ordre : le savoir-faire français s’exporte

Cheddite est un sous-traitant. Elle fabrique des douilles vides et les vend à des entreprises basées parfois dans des pays tiers, qui les remplissent de plomb, de billes en caoutchouc ou autres et les revendent à l’extérieur. Ces munitions ont ainsi atterri en Birmanie – où la répression a fait plus d’un millier de morts – en passant par une entreprise Turque, Yavascalar Ammunition.

« C’est comme pour les machines-à-laver, ose l’employé de Cheddite au téléphone. Une entreprise sous-traitante fabrique une pièce mais ne sait pas où finit la machine. C’est la loi du marché. » Une « loi » qui permet ainsi à des régimes autoritaires d’utiliser du matériel français pour réprimer des civils, malgré les interdictions.

Un embargo qui s’applique aux intermédiaires

Des douilles Cheddite sont aussi susceptibles d’avoir été utilisées en Biélorussie, sous embargo depuis 2011, pendant les manifestations de 2020 après la réélection de Loukachenko, un proche de Poutine. La répression a fait 4 morts, plus de 4000 blessées, des dizaines de milliers d’arrestations.

Des douilles de la marque Cheddite retrouvées lors des manifestations en Birmanie en 2021. La répression y a fait plus de 1000 morts. Crédit : DR

D’après le ministère des affaires étrangères, l’embargo sur les ventes d’armes s’applique bien aux intermédiaires. Les entreprises françaises sont censées s’assurer que leur produit ne sera pas utilisé sur un territoire sous sanctions. Des mesures ont-elles été prises dans ce sens par Cheddite ? La réponse de l’employé est sans appel : il nous raccroche au nez.

Selon une source bien informée, la France n’aurait observé aucune irrégularité dans la gestion de Cheddite. Il serait question de marché noir. L’entreprise franco-italienne, de son côté, continue d’utiliser l’alibi du tir sportif et de la chasse.

En réalité, elle est bien plus proche des opérations de maintien de l’ordre qu’elle le prétend : le président du conseil d’administration de Cheddite France, Gilles Roccia, est aussi le directeur général de Nobel Sport. Une entreprise française qui vend dans le monde entier… des grenades lacrymogènes, des balles en caoutchouc et des munitions de LBD.


* Le prénom a été modifié.

Monde
Temps de lecture : 4 minutes
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

« Débattre des priorités de l’armée est absolument nécessaire »
Entretien 26 janvier 2026 abonné·es

« Débattre des priorités de l’armée est absolument nécessaire »

Auteur de La gauche et l’armée, Maxime Launay, chercheur à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (Irsem), revient sur la manière dont la gauche appréhende les enjeux de défense, alors que La France insoumise propose de sortir de l’Otan.
Par William Jean
En Iran, le peuple veut choisir librement son destin
Décryptage 21 janvier 2026 abonné·es

En Iran, le peuple veut choisir librement son destin

Dans la rue depuis le 28 décembre malgré une répression meurtrière, les Iraniennes et les Iraniens, d’abord mobilisés contre les conséquences de l’hyperinflation, poursuivent aujourd’hui un combat contre un régime devenu symbole de coercition, à la croisée de crises multiples.
Par Isabelle Avran
« L’avenir de l’Iran doit être décidé par les Iraniennes et les Iraniens eux-mêmes »
Entretien 21 janvier 2026 abonné·es

« L’avenir de l’Iran doit être décidé par les Iraniennes et les Iraniens eux-mêmes »

Fondé en 1981, le Conseil national de la résistance iranienne se présente comme un « parlement en exil » et une alternative politique de transition. Afchine Alavi revient sur son histoire, sa stratégie de front uni et les perspectives d’un avenir iranien débarrassé à la fois des mollahs et de la monarchie.
Par William Jean
Oleksandra Matviichuk : « Poutine voit l’Ukraine comme un pont vers l’Europe »
Entretien 19 janvier 2026 abonné·es

Oleksandra Matviichuk : « Poutine voit l’Ukraine comme un pont vers l’Europe »

Depuis Kyiv, l’avocate et militante ukrainienne pour les droits de l’homme qui dirige le Centre pour les libertés civiles, avec qui elle a obtenu le prix Nobel de la paix en 2022, raconte un pays qui s’apprête à entrer dans sa cinquième année de guerre. Elle dénonce un système international obsolète, incapable de punir le crime d’agression commis par les dirigeants russes.
Par Hugo Lautissier