Le contrôle raciste de nos ventres

« Pour que la France reste la France », comme l’a dit Emmanuel Macron, il faut un « réarmement démographique ». Mesdames, à vos ventres, prêts, feu, partez ! Enfin, pas toutes les femmes…

Nesrine Slaoui  • 23 janvier 2024
Partager :
Le contrôle raciste de nos ventres
Manifestation "Pour toutes les femmes", Paris, novembre 2023.
© Serge d'Ignazio

« Pour que la France reste la France » : c’est la formule utilisée par Emmanuel Macron lors de sa conférence de presse, très commentée, du 16 janvier. En 2018, on pouvait lire ce slogan sur le tract du parti Les Républicains dirigé à l’époque par Laurent Wauquiez. Il se trouvait aussi sur l’affiche d’Éric Zemmour lors de sa campagne pour la dernière élection présidentielle. Voilà, pour ceux et celles qui doutaient encore de l’orientation politique du gouvernement. Et pour que la France reste la France, il faut donc un « réarmement démographique ». Mesdames, à vos ventres, prêts, feu, partez ! Monsieur le Président vous le demande.

Enfin, pas toutes les femmes. Ne vous précipitez pas ! Pas celles, par exemple, qui ressemblent à la maman de Nahel ni aux mères des « émeutiers ». Celles-là, ces mères pauvres arabes et noires, ne sont pas des « bonnes mères ». Pour elles, Aurore Bergé – alors ministre des Solidarités et des Familles – prévoyait, il y a un peu plus d’un mois, des travaux d’intérêt général pour les punir en tant que « parents défaillants ». Dans son grand plan pour « restaurer l’autorité parentale » – le discours réactionnaire et viriliste étant devenu une caractéristique de la Macronie –, elle rappelait que 60 % de ces jeunes, qui filmaient leurs exactions et leurs dégâts sur Snapchat, étaient issus de familles monoparentales.

Sur le même sujet : Pour l’État, c’est toujours la faute des mères

Un discours qui voulait donc pointer et exagérer l’absence des pères dans les milieux populaires et en faire l’origine de toute cette violence sociale avant tout économique et raciale. Depuis la mort de Nahel, le continuum qui stigmatise et violente les jeunes garçons et les jeunes filles des milieux populaires, jusqu’à l’interdiction de l’abaya, et leurs parents ne cesse de se renforcer.

Comme souvent, le constat n’est pas le bon, donc les solutions proposées sont désastreuses. Expliquer que, si des jeunes sont descendus « tout casser », c’est à cause du manque d’éducation de leurs parents – qui élèvent pourtant ceux des familles riches pour lesquelles ils travaillent –, sans dire le choc provoqué par la vidéo d’un mineur abattu de sang-froid par un policier devenu millionnaire, est aussi ridicule et dangereux qu’expliquer que, si la natalité baisse en France, c’est seulement à cause d’une hausse de l’infertilité sans parler de l’appauvrissement général et de l’engraissement sans fin des classes dominantes.

Les propos d’Emmanuel Macron s’inscrivent dans la théorie du grand remplacement fantasmé des populations occidentales.

Beaucoup de journalistes et d’analystes l’ont souligné : les propos d’Emmanuel Macron s’inscrivent dans la théorie du grand remplacement fantasmé des populations occidentales par celle du Sud global, une théorie chère à l’extrême droite et qui a influencé, entre autres, la récente loi xénophobe contre l’immigration. Dans ce sens, des personnalités de droite et d’extrême droite ne cessent de manipuler le dernier bilan démographique de l’Insee pour affirmer que « les femmes nées à l’étranger font de plus en plus d’enfants en France » en opérant une distinction raciste et une analyse fausse.

Simplement parce qu’on peut être née à l’étranger (en Afrique plus précisément car c’est ce qui les inquiète) et être devenue française par la suite. En tout cas, c’est compréhensible pour ceux et celles qui ne résument pas la population française à une couleur de peau. Pour les autres, Emmanuel Macron s’est engagé à lutter contre leur « sentiment de dépossession » et les idées du Rassemblement national, qu’il qualifie de « parti du mensonge »… Lutter contre l’extrême droite avec sa propre rhétorique, c’est ce que voulait dire, en réalité, le « ni de droite, ni de gauche ».

Recevez Politis chez vous chaque semaine !
Abonnez-vous
Idées Intersections
Temps de lecture : 3 minutes
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

Perpétuité, castration chimique : face aux outrances, le féminisme anticarcéral veut se faire entendre
Idées 23 juin 2026 abonné·es

Perpétuité, castration chimique : face aux outrances, le féminisme anticarcéral veut se faire entendre

Après le meurtre de la petite Lyhanna, les responsables politiques multiplient les propositions répressives. À rebours de cette surenchère pénale, le féminisme abolitionniste interroge l’efficacité de la prison et pense une justice alternative pour s’attaquer aux racines structurelles des violences.
Par Juliette Heinzlef
Marc Bloch, l’honneur du patriotisme
Hommage 22 juin 2026 abonné·es

Marc Bloch, l’honneur du patriotisme

L’historien, fusillé en 1944 par la Gestapo, fait son entrée au Panthéon ce 23 juin, avec son épouse Simonne Vidal. C’est d’abord le résistant – et surtout le patriote – de la première heure, dès 1940, que la République va célébrer.
Par Olivier Doubre
Magali Reghezza-Zitt : « L’inaction climatique revient à faire du tri entre les individus »
Entretien 22 juin 2026 abonné·es

Magali Reghezza-Zitt : « L’inaction climatique revient à faire du tri entre les individus »

La géographe montre dans son livre Bienvenue en 2055 qu’un monde neutre en carbone n’est pas une utopie et serait bénéfique à notre vie quotidienne. Toujours en s’appuyant sur des faits scientifiques et en pointant subtilement les défaillances des politiques publiques.
Par Vanina Delmas
« J’ai l’impression que nous sommes les violonistes du Titanic »
Entretien 22 juin 2026 abonné·es

« J’ai l’impression que nous sommes les violonistes du Titanic »

Alors que les mondes du livre, du cinéma et de la musique s’inquiètent d’une concentration croissante des moyens de production et de diffusion culturelle, de l’essor de l’intelligence artificielle et de la progression de l’extrême droite, la question de l’indépendance artistique revient au premier plan. La réalisatrice et actrice Ariane Labed, l’écrivaine Blandine Rinkel et le rappeur Médine confrontent leurs expériences.
Par Marius Jouanny