Un « bon sens » à dix milliards

Bruno Le Maire a annoncé mettre l’État à la diète, sans même consulter le Parlement. Baisser les dépenses publiques lorsque la croissance est en berne ne peut avoir qu’un effet récessif sur l’activité économique.

Michel Soudais  • 20 février 2024
Partager :
Un « bon sens » à dix milliards
Bruno Le Maire, lors du 50e anniversaire de l'Agence internationale de l'énergie (AIE), à Paris le 13 février 2024.
© Ian LANGSDON / AFP

La purge était annoncée. Plusieurs médias nous avaient informés que le ministre de l’Économie serait « porteur de mauvaises nouvelles » au JT de TF1, ce dimanche soir. Depuis plusieurs mois, toutes les institutions économiques, jusqu’à la Banque de France, jugeaient trop optimiste le taux de croissance (1,4 %) sur lequel le grand chef de Bercy a bâti le budget du pays. Dimanche, donc, Bruno Le Maire a révisé la croissance 2024 à la baisse, à 1 %, mais maintenu l’objectif de réduction des déficits publics à 4,4 %.

Taxer les superprofits aurait rapporté entre 8 et 12 milliards pour la seule année 2023, selon Oxfam.

Pour y parvenir, le gouvernement va mettre l’État à la diète : « Nous dépenserons [sic] dans les jours qui viennent 10 milliards d’euros en moins sur les dépenses de l’État », a-t-il déclaré. Il est problématique que les parlementaires ne soient pas consultés sur ce plan d’économies drastique. Le gouvernement a en effet décidé de procéder par voie réglementaire, deux mois à peine après l’adoption, à coups de recours à l’article 49.3, du projet de loi de finances dont cette brusque révision révèle l’insincérité initiale.

Pour trouver ces 10 milliards manquants, il y aurait pourtant matière à discussion. Une taxation des superprofits, obstinément refusée par Bruno Le Maire, « aurait rapporté entre 8 et 12 milliards pour la seule année 2023 sur les profits de 2022 », note Layla Yakoub, d’Oxfam France. Elle rappelle également que des « niches fiscales sur les droits de succession, qui bénéficient largement aux ultras riches, représentent un manque à gagner pour l’État entre 8 et 11 milliards par an ». 10 milliards, pointent d’autres observateurs, c’est exactement le montant annuel de la baisse d’impôts accordée aux grandes entreprises en 2021, sans avoir démontré la création d’un seul emploi.

Sur le même sujet : Les germes de la colère

Pas question d’augmenter les impôts, martèle Bruno Le Maire, qui promet qu’il n’y aura pas non plus de nouvelles taxes. Face aux téléspectateurs, le ministre a surtout cherché à minimiser l’impact de son plan d’économies sur la vie des Français : « C’est pas la Sécurité sociale qu’on va toucher, c’est pas les collectivités locales qu’on va toucher. » Faux ! Le doublement de la franchise médicale qui interviendra au 31 mars est une taxe. Elle frappera les plus précaires. Comme la hausse du prix de l’électricité de 8,6 % à 9,8 % au 1er février, due à l’augmentation de « l’accise sur l’électricité » qui regroupe quatre taxes.

Ah, le bon sens ! Prisé de tous les populismes, masque des conservatismes.

Qui peut croire que raboter cinq milliards sur les dépenses de fonctionnement de tous les ministères ne dégradera pas les services fournis au public et les conditions de travail des agents ? C’est flagrant pour les cinq autres milliards retirés aux politiques publiques. Particulièrement touchés, les financements prévus pour la transition écologique sont rognés avec un milliard en moins pour MaPrimeRénov’ et une réduction de la hausse de l’enveloppe du Fonds vert, le dispositif qui aide les collectivités territoriales à lutter contre le changement climatique. Dans un autre domaine : couper 800 millions dans l’aide publique au développement équivaut au montant de l’aide bilatérale de la France à destination de l’Afrique de l’Est en 2022.

« On gagne moins, il y a moins de recettes fiscales, on dépense moins. Je crois que c’est du bon sens », assène Bruno Le Maire. Ah, le bon sens ! Prisé de tous les populismes, masque des conservatismes, Voltaire le décrivait déjà dans son Dictionnaire philosophique comme « un état mitoyen entre la stupidité et l’esprit ». Pour la stupidité, on est servi : baisser les dépenses publiques lorsque la croissance est en berne ne peut avoir qu’un effet récessif sur l’activité économique.

Recevez Politis chez vous chaque semaine !
Abonnez-vous
Publié dans
Parti pris

L’actualité vous fait parfois enrager ? Nous aussi. Ce parti pris de la rédaction délaisse la neutralité journalistique pour le vitriol. Et parfois pour l’éloge et l’espoir. C’est juste plus rare.

Temps de lecture : 3 minutes
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

La gauche de Hollande préfère la défaite
Parti pris 17 mars 2026

La gauche de Hollande préfère la défaite

Sur le terrain, les alliances à gauche se multiplient comme condition de victoire. Mais une partie des cadres du Parti socialiste et de Place publique persiste à fragiliser l’unité dont elle a pourtant besoin.
Par Pierre Jacquemain
Municipales : la démocratie en apnée, la droite radicalisée, la gauche à l’épreuve de ses divisions
Parti pris 15 mars 2026

Municipales : la démocratie en apnée, la droite radicalisée, la gauche à l’épreuve de ses divisions

Les municipales confirment un double mouvement qui travaille en profondeur la vie politique française : une abstention record qui fragilise la démocratie. Alors que l’extrême droite consolide ses positions et que la droite classique s’en rapproche, la gauche apparait divisée mais loin d’être marginalisée.
Par Pierre Jacquemain
À gauche, le goût perdu de la victoire
Parti pris 10 mars 2026

À gauche, le goût perdu de la victoire

À quelques jours des municipales, la division à gauche semble devenue une stratégie en soi. Les stratégies d’hégémonie des uns nourrissent les réflexes d’exclusion des autres. Dans un contexte où l’extrême droite progresse, régler ses comptes relève d’un étrange sens des priorités.
Par Pierre Jacquemain
Mélenchon ou la stratégie du pire 
Parti pris 2 mars 2026

Mélenchon ou la stratégie du pire 

Après des jeux de prononciation visant Jeffrey Epstein puis Raphaël Glucksmann, Jean-Luc Mélenchon se retrouve au cœur d’un malaise grandissant. Sans être explicitement antisémites, ces séquences interrogent : à force de flirter avec des codes ambigus, que reste-t-il de l’exigence morale que la gauche revendique. Et à quel prix politique ?
Par Pierre Jacquemain