Dans « Le Parisien », les états d’âme d’un meurtrier

Si l’on en croit un récent article du Parisien sur un fait divers, être éconduit par une ancienne conquête est encore – aux yeux de certains – une raison valable pour tuer un homme de sang-froid.

Pauline Bock  • 27 janvier 2025
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Dans « Le Parisien », les états d’âme d’un meurtrier
© DR

C’est un « récit » de faits divers du Parisien. Titre : « ‘Tu ne vas quand même pas me tuer ?’ La mortelle obsession de l’éleveur éconduit ». Résumé : « En 2023, Guillaume Dubois, 32 ans, a exécuté Loan Bernede, qui entretenait une relation avec Julie, une jeune femme qu’il avait fréquentée quelques mois. Des semaines durant, il avait espionné et harcelé le couple avec des lettres anonymes. »

Pour illustrer ce « récit », une belle photo, qu’on devine posée, d’un jeune homme en short et tee-shirt, souriant, assis sur des rochers dans la forêt. Le genre de photo qu’on utilise comme profil Facebook. Oh, se dit-on : c’est sans doute Loan Bernede, la victime du meurtre, dont le journal va nous raconter les derniers jours. En cliquant, on découvre les premiers mots : « Du fond de sa cellule, Guillaume Dubois aimerait ‘comprendre’. Comprendre ‘ce qui l’a amené à cette situation’. À cette détention préventive qui ne manquera pas de se muer en une lourde peine de prison. » Bizarre : il n’est pas vraiment question de Loan.

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L’article en ligne est illustré d’un selfie du même jeune homme, toujours souriant, allongé dans l’herbe, un bras derrière la tête. Et l’on comprend enfin : Le Parisien ne va pas nous parler de qui était Loan, tué « d’une balle dans la tête le 22 novembre 2023 au petit matin », mais des états d’âme de son meurtrier.

Dédouanement

« Comment cet éleveur de 32 ans a-t-il pu basculer au point de jeter sa victime dans une voiture, de l’achever au détour d’un virage, puis de l’enterrer avant d’exhumer le corps pour le brûler et jeter les restes dans un ruisseau ? » se demande le journal, relayant ainsi sans distance ce qui ressemble fort à la version de la défense d’un homme actuellement mis en examen pour assassinat. Que l’on nous présente donc comme un « éleveur éconduit » avec une « mortelle obsession », sans qu’il ne soit indiqué en titre qu’il s’agit en fait de ses mots à lui.

C’est bien connu, être éconduit par une ancienne conquête est une raison valable pour tuer un homme de sang-froid. Pour Guillaume, en tout cas, qui se dédouane dans cet article en décrivant son « comportement ‘fou et obsessionnel’ ». Les experts psychologues qui l’ont rencontré depuis son incarcération, eux, n’ont rien décelé de plus qu’« une relation compliquée à ses parents », « une faible estime de lui-même » et des « failles narcissiques mises à mal par ses échecs sentimentaux ». Pas de comportement « fou et obsessionnel », donc.

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Il faut lire entre les lignes de cet article pour déceler le vrai Guillaume : un jeune homme manipulateur, harceleur, habité par ce que Le Parisien ne nomme jamais, mais qui suinte dans chacune de ses excuses : la haine sexiste et la volonté de contrôle du corps des femmes. Le journal nous raconte ainsi que Guillaume considérait que Loan « lui a pris Julie, avec laquelle Guillaume fantasmait de fonder une famille ». Qu’il acceptait que Julie, qui pratiquait le polyamour, ait une relation « avec une fille mais pas avec un homme » (un peu de haine lesbophobe en plus du torrent de machisme).

Bien sûr, on va encore brosser la scène de la rivalité amoureuse, peindre le portrait d’un homme pétri de jalousie.

Parties civiles

Le journal n’écrit jamais ces mots, tout comme il n’explicite pas non plus que les actions de Guillaume – qui « hante les nuits » de Julie, « passe des heures devant son domicile, surveille ses sorties », « met le feu à la ferme où elle travaille » tout comme il avait en 2022 « harcelé » une ex nommée Léa, à coups de lettres anonymes et de voiture vandalisée – sont des violences psychologiques et physiques envers ses ex-compagnes. Le Parisien raconte aussi que dans des lettres anonymes Guillaume harcelait et menaçait Loan et Julie : « Personne n’en sortira indemne, écrivait-il. La guerre doit être belle. Churchill n’a-t-il pas promis du sang et des larmes ? »

Il faut attendre la toute fin de l’article pour lire la réaction d’un collectif de parties civiles dont une tante et quatre cousin·es de Loan : « Bien sûr, on va encore brosser la scène de la rivalité amoureuse, peindre le portrait d’un homme pétri de jalousie. On va encore entendre des renversements de responsabilité : dénigrer une femme pour dédouaner un homme. » Que vient de faire Le Parisien, sur plusieurs pages ? Exactement ça.

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