Macron : pourquoi ce hold-up démocratique est un tapis rouge au RN

Alors que la reconduction de Sébastien Lecornu à Matignon plonge la majorité dans un nouvel imbroglio politique, le Parti socialiste se retrouve au centre du jeu. Profitant de l’obstination présidentialiste et des tractations sans fin, Marine Le Pen trace sa route, tapant sa haine aux portes de l’Élysée.

Pierre Jacquemain  • 10 octobre 2025
Partager :
Macron : pourquoi ce hold-up démocratique est un tapis rouge au RN
Sébastien Lecornu, lors de son intervention au JT de France 2, le 8 octobre 2025.
© Ludovic MARIN / AFP

Emmanuel Macron a tranché : un ancien nouveau premier ministre, Sébastien Lecornu – ex-nouveau premier ministre démissionnaire renommé premier ministre, macroniste jusqu’au bout des ongles, se maintient à Matignon, après avoir signifié que sa « mission [était] terminée ».

Ce choix très tardif, annoncé quasi sans surprise, sonne comme une nouvelle gifle aux oppositions et comme un déni assumé de la réalité politique. Au lieu d’ouvrir, le président s’enferme. Au lieu de composer, il persiste. Alors que le pays étouffe sous l’absence de majorité, il choisit la continuité – cette même verticalité usée, cette même illusion de maîtrise.

Emmanuel Macron reconduit le statu quo, comme si le simple mouvement des visages suffisait à masquer la paralysie du système.

On aurait pu croire que le chef de l’État saisirait l’occasion d’un nouveau départ, d’un rééquilibrage, d’un souffle politique capable de renouer avec l’adhésion populaire. Il n’en est rien. Fidèle à son réflexe d’entre-deux, Emmanuel Macron reconduit le statu quo, comme si le simple mouvement des visages suffisait à masquer la paralysie du système.

Sur le même sujet : Le macronisme, ou la médiocratie au pouvoir

L’ex nouveau chef du gouvernement n’incarne ni un cap, ni une coalition, ni une ouverture : il n’est qu’un rouage de plus dans la mécanique présidentielle, condamnée à tourner à vide. Et comme pour tenter de reprendre la main, le président improvise. En pleine nuit, à 2 heures du matin, il avait convoqué une réunion qui aura lieu quelques heures plus tard, comme un chef de guerre soudain conscient du chaos.

Une réunion improvisée qui n’a débouché sur rien et dont les conclusions présentées par le président – « un chemin est encore possible » aurait-il promis – ne correspondaient en aucun point avec les conclusions de l’ensemble des participants – de droite comme de gauche – qui semblaient ne pas voir le même chemin. Aucun cap donc, aucune décision claire, juste une mise en scène creuse de l’autorité. Un théâtre politique dont chacun sort plus perdu qu’avant. Une réunion pour donner l’illusion d’agir, alors que tout s’effrite.

Symbole désastreux

Pendant ce temps, loin des salons de l’Élysée, Marine Le Pen traçait sa route. Tandis que les tractations d’apothicaires agitaient la gauche, le centre et la droite dans des manœuvres stériles, la patronne des députés RN enchaînait les selfies avec des pompiers et des agriculteurs. Elle s’exposait en pleine campagne là où les autres négociaient sous les ors de la République. Elle se montre dorénavant là où les autres s’enterrent.

Déconnectée des magouilles parisiennes ? Précisément. Et c’est ce qui fait sa force. Car dans le contraste des images, elle gagne. Là où le pouvoir patauge, elle avance. Là où les partis se replient, elle occupe le terrain. Le symbole est désastreux : une démocratie épuisée, fracturée, abandonnant l’espace public à l’extrême droite faute de savoir encore parler au pays.

Sur le même sujet : Dossier : Macron attise la flamme du RN

Face à cela, les oppositions fulminent mais se retrouvent piégées. Car censurer le gouvernement, c’est précipiter la crise, risquer la dissolution, et peut-être offrir Matignon au Rassemblement national. Le Parti socialiste, en particulier, se retrouve à la croisée des paradoxes : détenir la clé de la stabilité tout en craignant d’en user.

Cette nomination n’est pas un geste d’autorité, c’est un acte de déni.

Ce fragile équilibre maintient le président à flot, mais au prix d’un blocage démocratique qui mine chaque jour davantage la confiance publique. Les autres formations, elles, oscillent entre indignation et paralysie stratégique, incapables de transformer l’urgence en action décisive. Emmanuel Macron, lui, s’en accommode. Le chef de l’État avance déjà le mot de « responsabilité », accusera sans doute ses adversaires d’obstruction, et se prépare à jouer, une fois encore, le rôle de victime lucide d’un système qu’il aura lui-même figé.

Mais cette nomination n’est pas un geste d’autorité, c’est un acte de déni. Et dans ce déni s’exprime toute la fatigue d’un pouvoir qui ne sait plus se réinventer. Chaque décision, chaque déplacement, chaque déclaration – bien que la dernière s’est fait attendre – devient une démonstration de survie plutôt qu’un instrument de gouvernance.

Sur le même sujet : Dossier : L’agonie de la Macronie

Les échéances électorales, elles, se rapprochent inexorablement. Les municipales dans quelques mois et/ou enfin les législatives anticipées, longtemps brandies comme une menace, deviennent un horizon plausible. Et si le gouvernement venait à tomber, c’est la question du leadership national qui se poserait de manière brutale : qui peut incarner un compromis et restaurer la confiance ?

Dépossession

En réalité, sans un retour aux urnes – et probablement sur la base d’une présidentielle anticipée comme ils sont de plus en plus nombreux à le demander sur l’ensemble de l’échiquier politique –, peu de forces semblent capables de relever ce défi. Le courage politique, désormais, n’est plus de tenir mais d’admettre que ce pouvoir-là ne gouverne plus. Le peut-il seulement ?

Emmanuel Macron transforme la continuité en provocation.

Pourtant, c’est bien cette incapacité, et non les oppositions, qui constitue le véritable danger pour la stabilité républicaine. La nomination de cet ex nouveau premier ministre – une première de mémoire de Ve République – n’est donc pas un simple acte politique : c’est un symbole, un avertissement, et un acte de dépossession démocratique.

Sur le même sujet : Le crépuscule de Jupiter ou l’impasse présidentielle

En prétendant poursuivre le même chemin sans majorité, Emmanuel Macron transforme la continuité en provocation, la persistance en déni, et la verticalité en hold-up sur la démocratie. Et tandis que le président convoquait pour rien l’ensemble de la classe politique à 2 heures du matin, Marine Le Pen, elle, aligne les images de proximité. La politique se déplace. La censure pourrait être imminente. Et pendant ce temps-là, c’est la République qui vacille.

Recevez Politis chez vous chaque semaine !
Abonnez-vous
Publié dans
Parti pris

L’actualité vous fait parfois enrager ? Nous aussi. Ce parti pris de la rédaction délaisse la neutralité journalistique pour le vitriol. Et parfois pour l’éloge et l’espoir. C’est juste plus rare.

Temps de lecture : 5 minutes
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

La fin de vie n’est pas une affaire privée
Parti pris 11 mai 2026

La fin de vie n’est pas une affaire privée

Alors que le projet de loi sur la fin de vie revient au Sénat, la gauche se retrouve face à ses propres contradictions. Peut-elle défendre l’aide à mourir au nom de la seule liberté individuelle alors qu’elle combat partout ailleurs cette fiction libérale du choix autonome ?
Par Pierre Jacquemain
« Faites mieux », qu’il disait !
Jean-Luc Mélenchon 4 mai 2026

« Faites mieux », qu’il disait !

La nouvelle candidature de Jean-Luc Mélenchon pour 2027 agit comme un électrochoc à gauche : entre promesse de renouvellement trahie, fracture stratégique persistante et incapacité à construire une méthode démocratique commune, c’est toute une génération politique qui se retrouve sommée de « faire mieux », sans qu’on lui en donne les moyens.
Par Pierre Jacquemain
Comment l’extrême droite veut discipliner l’audiovisuel public avant de le privatiser
Parti-pris 27 avril 2026

Comment l’extrême droite veut discipliner l’audiovisuel public avant de le privatiser

Derrière les discours de rigueur et de neutralité, le rapport porté par Charles Alloncle esquisse bien davantage qu’une réforme technique : une remise en cause profonde du pluralisme médiatique.
Par Pierre Jacquemain
Un an après l’assassinat d’Aboubakar Cissé : être musulman·e, c’est toujours risquer d’en mourir
Parti pris 24 avril 2026

Un an après l’assassinat d’Aboubakar Cissé : être musulman·e, c’est toujours risquer d’en mourir

Depuis le 25 avril 2025, rien n’a changé. Ce qui illustre un processus de banalisation des violences visant les musulman·es. Le silence et le déni persistent.
Par Kamélia Ouaïssa