« L’abstention, lorsqu’elle est assumée, devient un acte politique »

Longtemps perçue comme un désengagement, l’abstention cache parfois un choix réfléchi et revendiqué, motivé par une défiance et un réel manque de représentation. Ce rapport au vote interroge alors la responsabilité des politiques.

Kamélia Ouaïssa  • 20 mars 2026 abonné·es
« L’abstention, lorsqu’elle est assumée, devient un acte politique »
© Arnaud Jaegers / Unsplash

« À quoi bon voter si c’est pour obtenir le “moins pire” ? », Johann, 26 ans, habitant à Paris, n’a pas mis les pieds dans un bureau de vote pour le premier tour des élections municipales. Et ce, comme 43 % des citoyen·ne·s. Un chiffre massif, souvent interprété comme un signe de désengagement. Pourtant, la décision de Johann de s’abstenir ne relève ni du désintérêt, ni de l’ignorance du fait politique. Elle résulte, au contraire, « d’un choix réfléchi et pleinement assumé ».

À deux jours du second tour des élections municipales, où dans de nombreuses villes les divisions de la gauche pourraient ouvrir un boulevard à la droite, chaque voix compte, parfois à quelques bulletins près. Pourtant, au cœur de cette bataille électorale, un autre chiffre s’impose : celui de l’abstention, qui atteint cette année un niveau record, hors période de la crise sanitaire.

Une vision erronée des abstentionnistes

Vincent Tiberj, professeur à Sciences Po Bordeaux et chercheur au Centre Émile Durkheim, spécialiste de la sociologie électorale, rappelle que « les ouvriers et employés ont davantage tendance à s’abstenir que les cadres ». Il insiste surtout sur le poids déterminant des générations.

Pour Nargesse, 34 ans, Parisienne, l’abstention relève d’un choix construit dans le temps. « Ce n’est ni une réaction à chaud, ni un désengagement passager. Au contraire, c’est une position politique cohérente avec mon analyse du système dans lequel on évolue », affirme-t-elle. Pour elle, l'abstention comme acte politique « est invisibilisée en étant réduite à de l’indifférence ou de la “paresse civique”. Le pouvoir sait très bien la neutraliser en la vidant de sa dimension politique ».

Pour Vincent Tiberj, ce regard reste largement dominant : « Le discours médiatique tend à considérer que ceux qui ne votent pas sont de “mauvais citoyens”, comme s’il s’agissait d’un défaut d’intégration. On peut être citoyen autrement qu’avec un bulletin dans une urne, en s’engageant dans des associations, dans son quartier, ou à travers des formes de solidarité. » Une vision que partage Johann : « Je prône le militantisme de terrain, l’entraide, les coopératives, l’action directe. »

Un modèle du « devoir citoyen » qui s’épuise

Jusqu’aux années 1990, le modèle dominant pour expliquer l’abstention était celui de l’abstentionnisme sociologique : une participation faible liée à un défaut d’intégration des citoyens, à une forme d’aliénation ou d’incompétence politique. Mais depuis, comme l’explique Vincent Tiberj, ce regard a évolué notamment à travers des travaux comme ceux de la chercheuse du Cevipof, Anne Muxel. La co-autrice d’Inventaire des peurs françaises (Odile Jacob, 2026) indique qu’il existe « dans le jeu », des citoyens qui utilisent l’abstention comme un message politique.

Le cadre électoral actuel est un mécanisme de légitimation d’un ordre politique, économique et social que je conteste

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