« En Syrie et en Irak, les Français de Daech sont allés décharger une violence qu’ils avaient en eux »

Jamais la propagande d’une organisation terroriste n’avait réussi à recruter aussi rapidement au sein de la jeunesse française. Xavier Renault, psychologue clinicien et expert judiciaire, se penche sur l’attrait exercé par l’État islamique.

Céline Martelet  • 1 avril 2026
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« En Syrie et en Irak, les Français de Daech sont allés décharger une violence qu’ils avaient en eux »
© MAJDI FATHI / NurPhoto via AFP

Près de 1 500 Français ont rejoint une organisation terroriste en Syrie ou en Irak, un tiers était des femmes, parfois des adolescentes. La majorité a vécu au cœur de Daech jusqu’à sa chute territoriale en mars 2019. Jamais la propagande d’une organisation terroriste n’avait réussi à recruter aussi rapidement au sein de la jeunesse. Xavier Renault, psychologue clinicien, est expert judiciaire près la cour d’appel de Lyon. Il est très régulièrement auditionné par les magistrats de la cour d’assises spéciale. Il a mené des expertises psycho­logiques sur plusieurs dizaines de ­Français, ex-membres de Daech, dont quarante-sept femmes.

Les Français de l’État islamique ont presque tous grandi dans l’Hexagone. Comment expliquer qu’ils basculent dans la violence extrême en allant en Syrie ou en Irak pour commettre des atrocités ?

Xavier Renault : Pour ces Français, on est loin du parcours d’un djihadiste irakien sunnite né à Mossoul, qui a vécu d’abord l’invasion états-unienne puis l’arrivée de Daech. Je ne justifie rien, mais il y a des motivations particulières liées à un passé dans la guerre. Entre un jeune Irakien et un jeune Français qui décapitent des chiites en Syrie ou en Irak, le rapport à la violence n’est pas le même au départ. Et ce n’est pas une question de différence culturelle. Chez les jeunes Français, on observe une violence interne qui va trouver dans la situation géopolitique l’opportunité de s’exprimer.

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Avant de partir, ils avaient des traumatismes divers qu’ils peuvent traiter en désignant des ennemis. Et désigner des ennemis, c’est exactement ce qu’a fait Daech. En Syrie et en Irak, ces hommes sont allés décharger cette violence qu’ils avaient en eux. Certains ont moins de traumatismes mais des troubles psychopathologiques, voire cumulent les deux schémas. Ils auraient aussi pu être complotistes ou incels. Tout dépend de ce qu’ils ont trouvé comme offre à un moment donné.

Daech a été pour eux ce qu’il y avait de mieux sur le marché de la restauration narcissique et de l’utopie.

À une époque, Daech a été pour eux ce qu’il y avait de mieux sur le marché de la restauration narcissique et de l’utopie. Aller faire des études de religion en Égypte, prendre le temps de la nuance, tout cela n’est pas valorisant pour des profils de ce type. En revanche, changer d’identité, se baigner dans l’utopie d’un projet complètement mégalomaniaque et paranoïaque peut donner cette impression que Daech va tout réparer.

Comment analysez-vous le passé d’agresseurs sexuels de certains djihadistes français avant leur départ ?

Là encore, ces hommes-là ont été attirés par l’offre de Daech. Elle leur a donné la possibilité de débrider totalement leurs pulsions violentes et sexuelles. Ils savaient en partant qu’ils pourraient avoir plusieurs épouses. Pouvoir faire son « marché » parmi des femmes regroupées dans une maison, pour quelqu’un qui a des pulsions sexuelles refoulées, c’est très attractif ! Dans la propagande, également, les hommes étaient valorisés. Sur place, ils ont eu des épouses mais aussi des maisons et la possibilité de changer souvent de lieu. Les femmes étaient là pour procréer mais pas seulement : elles étaient également des objets sexuels.

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S’agissant des Françaises, le suivi de leurs procès fait apparaître un traumatisme récurrent : celui du viol, de l’agression sexuelle, voire de l’inceste. Avez-vous pu le quantifier ?

Dans la cohorte que j’ai étudiée, les femmes parties rejoindre Daech sont dix fois plus nombreuses à avoir été victimes de viol que dans l’ensemble de la population féminine en France. Et encore, ce chiffre n’inclut pas les autres formes d’agressions sexuelles. Il ne faut pas oublier que, dans la propagande de Daech, le corps de la femme est glorifié. Il est vu comme une matrice : les hommes meurent mais leurs épouses leur survivent souvent en portant leurs enfants. J’ai rencontré des Françaises qui ont eu trois ou quatre maris. Au départ, l’injonction à la procréation pour le « califat » a donné un sens à leur sexualité et a pu la rendre moins angoissante au regard de ce qu’elles ont vécu dans le passé.

Le djihadisme est un problème sociétal mais, à titre individuel, c’est une tentative de solution à une souffrance intime.

Y a-t-il aussi, chez ces Françaises, le fantasme de trouver au sein de Daech un moyen de se réparer ?

Beaucoup de femmes qui ont vécu des violences sexuelles lorsqu’elles étaient adolescentes ou enfants vont s’autodétruire en silence, et personne ne s’y intéresse. On ne voit guère de reportages sur des adolescentes qui avalent trois boîtes de Doliprane ou s’ouvrent les veines. Le djihadisme leur a permis de ne pas se tuer. Alors oui, elles ont soutenu un projet mortifère, elles ont pris des risques, mais cela les a aidées à tenir. Le djihadisme est un problème sociétal mais, à titre individuel, c’est une tentative de solution à une souffrance intime. Il ne faut pas nier l’effet d’apaisement au moment de la bascule dans la radicalisation. Évidemment, cela ne répare rien, mais c’est un moyen temporaire de se délester d’une charge traumatique.

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Les traumatismes que nous venons d’évoquer n’ont pas disparu de la société française, bien au contraire. Est-ce qu’une organisation comparable à celle de Daech pourrait encore venir recruter aussi facilement ?

Le risque existe, bien sûr. Pour l’heure, Daech a beaucoup moins de présence en ligne et des organisations terroristes similaires arrivent moins à vendre du rêve et une utopie. Mais nous devons aujourd’hui nous interroger : pourquoi l’État islamique a tellement attiré de femmes, voire des adolescentes ? Très probablement parce qu’elles n’ont pas trouvé d’autres réponses dans leur environnement et dans notre société. Ces Françaises de Daech nous disent qu’il y a un manque quelque part ! Sinon, elles n’auraient pas eu besoin de partir faire le djihad pour avoir l’impression d’être quelqu’un.

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