Résister aux simplifications de la crise malienne
La situation actuelle du pays résulte d’une stratégie d’affrontement militaire en dehors de toute perspective politique.
dans l’hebdo N° 1913 Acheter ce numéro

© PATRICK MEINHARDT / AFP
Les événements de ces derniers jours au Mali nous proposent, implicitement, et parfois explicitement, une lecture trop simple mais récurrente d’un antagonisme entre un pouvoir militaire, qui serait un moindre mal, et des djihadistes qui incarneraient le péril absolu. Cette analyse en rappelle d’autres, en Syrie notamment, quand une certaine sympathie « laïque » et médiatique allait à Bachar Al-Assad plutôt qu’aux rebelles d’Idlib, confondus avec Daech. Elle est tout aussi erronée cette fois. Les choses sont hélas plus complexes et plus confuses. Que les djihadistes maliens, nigériens ou burkinabés constituent le pire des périls pour la population n’est guère discutable. Mais qui sont-ils ? D’où viennent-ils ?
Le pouvoir malien ne manque pas de régler ses comptes avec tout ce qui ressemble à un démocrate.
Où l’on découvre les interactions et les interférences avec les pouvoirs militaires. Des gradés issus de la junte malienne ont récemment été soupçonnés d’implication dans les attaques djihadistes. Et le pouvoir lui-même ne manque pas de régler ses comptes avec tout ce qui ressemble à un démocrate. En témoigne l’enlèvement de l’avocat des droits de l’homme Mountaga Tall, opposant au régime. En 2025 déjà, le collectif de journalistes Forbidden Stories avait accusé les mercenaires russes à la solde de la junte d’avoir « kidnappé et détenu des centaines de civils sur d’anciennes bases de l’ONU et dans des camps militaires partagés avec l’armée malienne ». Trois organisations ont récemment déposé une plainte devant la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples pour des violences imputées aux forces armées maliennes et au groupe russe Wagner.
Alors que les violences contre les civils redoublent d’intensité, « l’effet est toujours le même, note Mathieu Pellerin, spécialiste de l’Afrique subsaharienne à l’Institut français des relations internationales (Ifri). Plutôt que de terroriser les proches des victimes, cela les pousse à prendre les armes à leur tour. » Le pouvoir de Bamako a ainsi tôt fait de « fabriquer » à son insu de nouveaux djihadistes. Une stratégie qui résulte du refus de toute approche politique qui aurait pourtant l’avantage de fracturer l’alliance contre-nature des assaillants.
Car si le Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans (Jnim) est assurément une organisation islamiste affiliée à Al-Qaïda, leurs alliés de rencontre, les Touaregs du Front de libération de l’Azawad (FLA), sont des séparatistes « laïques » qui revendiquent l’indépendance de cette vaste région située au nord-est du pays, qu’ils ont longtemps contrôlée. C’est cette alliance qui s’est emparée le 25 avril de la ville symbole de Kidal, située à 1 500 kilomètres au nord de Bamako, et de Tessalit, à la frontière algérienne, puis qui a conduit un assaut meurtrier dans la ville de Kati, toute proche de la capitale, tuant le ministre de la Défense Sadio Camara, représentant officieux de Moscou au sein de la junte.
La raison démocratique voudrait que l’on en revienne à la négociation d’Alger de 2015 avec les Touaregs autour de la question fédérale.
Il faut d’ailleurs s’interroger sur le rôle de la Russie. En 2022, la junte avait littéralement chassé du pays les forces françaises pour s’en remettre à la milice russe Wagner de feu Evgueni Prigojine. Dans la logique d’affrontement militaire avec les rebelles, la France, qui avait été appelée à la rescousse en 2014 par le pouvoir civil de l’époque, avait échoué. Sans compter que son passé de puissance coloniale, qui n’avait jamais renoncé à jouer de son influence dans le pays, a évidemment pesé lourdement contre Paris. Mais, comme il était prévisible, le partenariat avec Moscou s’est vite révélé illusoire. Après la mort de Prigojine, la milice Wagner a été remplacée par l’Africa Corps, directement téléguidée par Moscou (et dont le nom rappelant les commandos du général allemand Rommel est déjà tout un programme). Son comportement est au minimum trouble. Les troupes russes ont quitté Kidal sans combattre, livrant la ville à l’alliance rebelle.
La question est de savoir s’il s’agit d’un repli tactique pour protéger Bamako ou d’un abandon pur et simple. S’il s’agit de tactique, la perte de Kidal est cher payée. Mais les Russes lorgnent surtout les mines d’or du sol malien. Pour l’heure, les rebelles ne semblent pas prêts à prendre d’assaut la capitale, préférant imposer un blocus routier coupant les axes menant vers Conakry, Abidjan et Dakar, des villes portuaires vitales à l’économie du Mali, pays sahélien enclavé. La raison démocratique voudrait que l’on en revienne à la négociation d’Alger de 2015 avec les Touaregs autour de la question fédérale. Mais l’approche politique n’est pas le fort de la junte. Et pas davantage celui de ses amis de Moscou. Les généraux putschistes sont plus soucieux de museler la presse et les opposants que de rétablir la paix civile.
Une analyse au cordeau, et toujours pédagogique, des grandes questions internationales et politiques qui font l’actualité.
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