Ce que le football nous dit du monde
La Coupe du monde masculine de football 2026 a aussi été, sous la tutelle intrusive de Trump, celle du racisme et du roi-dollar.
dans l’hebdo N° 1924-28 Acheter ce numéro

Le rideau est retombé le 19 juillet sur la plus extravagante Coupe du monde masculine de l’histoire de cette compétition. La prétention trumpienne à la toute-puissance a ruisselé sur ce mois de football mondialisé. L’épisode le plus grotesque, mais non le moins significatif, a été cette intervention du président des États-Unis pour faire annuler un carton rouge qu’un arbitre avait eu l’audace d’attribuer à un joueur états-unien, et l’immédiate soumission du président de la Fifa, Gianni Infantino, idolâtre mercantile de l’hôte de la Maison Blanche. Entre parenthèses, le même joueur n’aurait pas bénéficié de tant de sollicitude s’il avait croisé la route de l’ICE, la police anti-immigration. Auparavant, Trump avait déjà fait refouler un arbitre somalien au prétexte qu’il était somalien (1). Le racisme fait loi.
À noter aussi que l’équipe d’Iran n’a pas été autorisée à séjourner sur le sol américain, et s’est retrouvée contrainte d’établir son camp de base au Mexique. Des supporters de certaines nations (comme la République démocratique du Congo) n’ont, eux, pas pu obtenir de visas pour venir soutenir leurs sélections.
Dire que l’équité sportive n’a pas été chahutée par cette relation délétère entre le président américain et l’intrigant chef de l’institution sportive serait naïf. La généralisation de la « pause fraîcheur », même dans certains stades climatisés, a fractionné en quart-temps un jeu qui s’organisait jusqu’ici en mi-temps. Les règles du football américain se sont imposées au « soccer ». La vraie raison de cette pause sanitaire est que les chaînes de télévision ont pu doubler leurs recettes publicitaires. Aurons-nous droit encore aux pauses fraîcheur cet hiver quand les pelouses seront blanchies par le givre ? En France, M6, qui avait soufflé la couverture de l’événement à TF1 pour quelque 120 millions d’euros versés à la Fifa,
a fait son beurre à raison de 325 000 euros le spot publicitaire de 20 secondes.
Le comble a été atteint lors de la finale quand un méga-concert avec notamment Madonna, Shakira et le groupe coréen de K-pop BTS a occupé la pelouse du MetLife Stadium, étirant jusqu’à une demi-heure le temps de repos réglementaire de quinze minutes. Nous étions en plein Super Bowl. Le match était devenu second par rapport à un show par ailleurs assez vulgaire. Trump a pu parler avec son goût de l’hyperbole du plus grand spectacle de tous les temps, et occuper tout l’espace médiatique au moment de la remise de la coupe aux champions espagnols. Ce qui est toujours bon à prendre quand la guerre fait rage au Moyen-Orient et que les sondages sont au plus bas.
Oui, cette Coupe du monde a réveillé le pire racisme.
Certes, depuis Mussolini en 1934, en passant par le dictateur argentin Videla en 1978, la Coupe du monde a toujours été un outil de propagande. Mais, aujourd’hui, le nationalisme des hymnes et des drapeaux s’est presque effacé derrière les frasques d’un super capitalisme mondialisé. Si Trump a donné le ton, il n’a pas été le seul. Une sénatrice paraguayenne a comparé Mbappé à un chimpanzé. L’ancien Premier ministre espagnol Mariano Rajoy, nostalgique du franquisme, a affirmé que les joueurs de l’équipe de France n’étaient pas français. Ainsi nous revenait de l’étranger un débat bien de chez nous sur l’identité. On se souvient de la saillie de Finkielkraut stigmatisant en 2018 l’équipe « black-black-black », par opposition aux « blacks-blancs-beurs » de 1998.
Certes, la France, comme l’Angleterre, ou comme le Portugal, ne peut pas nier son passé colonial. Mais qui sont les Upamecano, Koundé, Tchouaméni, Kanté, Dembélé, Mbappé, Barcola ? S’ils ont pour la plupart un parent camerounais, malien, ivoirien ou togolais, ce sont surtout des enfants des cités de Bondy, Évreux, Villeurbanne, où ils sont nés et où des recruteurs les ont repérés. Aurait-on songé à instruire le même procès pour le Roumain Ionesco, l’Irlandais Beckett, le Tchèque Kundera ou l’Albanais Kadaré, ni noirs ni musulmans ? Oui, cette Coupe du monde a réveillé le pire racisme. L’exemple, il est vrai, est venu d’en haut. L’éternel débat sur les origines a pourtant été tranché par Marc Bloch, pour qui « la hantise des origines » était le fléau des historiens, lui qui détestait l’identité totalitaire et proclamait la France « une et divisible ».
Nos footballeurs sont des purs produits de notre société. Ils sont des jeunes gens hyperprivilégiés qui ont échappé miraculeusement à leur condition. Le père de N’Golo Kanté était éboueur. Et Lilian Thuram m’a raconté une fois à quel point sa mère, femme de ménage, avait été scandalisée quand son fils lui avait appris le salaire que lui proposait l’AS Monaco. Bien sûr, on me dira qu’il y a eu aussi de belles choses pendant cette Coupe du monde. Les exploits des petits du Cap-Vert ou de Curaçao, et quelques beaux matchs. Et puis, in extremis, c’est la meilleure équipe qui a gagné. Mais c’est au total peu de chose à côté de la laideur du trumpisme, symbole d’un monde où tout peut s’acheter.
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