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Publié le 12 juin 2013
Big Brother, Mickey et les autres

Big Brother, Mickey et les autres

Le Guardian et le Washington Post ont révélé qu'un opérateur téléphonique américain transmettait les données concernant ses abonnés à la NSA (National Security Agency) pour le compte du FBI.


Quand allons-nous enfin regarder la réalité en face ? Nous vivons dans le monde de Big Brother et de Mickey, et nous l’acceptons. Il y a, d’un côté, Big Brother avec ses milliers de caméras qui nous reluquent – au coin des rues, dissimulées dans les mannequins en devanture et derrière les écrans publicitaires, dans les transports, les lieux publics et privés –, son entrelacs de fichiers, ses puces et ses sésames biométriques qui tracent nos allées et venues. De l’autre, il y a Mickey et ses grandes oreilles, planqué derrière nos téléphones portables, nos Box et nos sites internet préférés, qui « écoute » et intercepte toutes les données issues de nos communications et activités électroniques. Et l’actualité vient de donner une idée de l’extension de cette surveillance sans possibilité de réel contrôle.

Mickey, symbole de l’Amérique omniprésente, vient en effet de se faire prendre l’oreille collée au téléphone de ses citoyens. Le 6 juin, le quotidien anglais The Guardian et le Washington Post ont révélé l’existence d’un document top-secret, un ordre de réquisition révélant que Verizon (opérateur téléphonique) transmet toutes les données relatives aux appels émis par ses abonnés à l’intérieur du pays et vers le reste du monde, à la NSA (National Security Agency) pour le compte du FBI. Sous l’appellation « éléments tangibles », les métadonnées – numéros appelant et appelé, la date, l’heure et la durée des appels, l’identifiant du téléphone (Imei), la géolocalisation, etc. – sont fournies automatiquement et quotidiennement. L’ordre vaut pour les trois mois en cours et a été tranquillement renouvelé pendant des années puisqu’il est clairement stipulé que quiconque ayant connaissance de cet accord est formellement tenu de… ne rien en dire.

Le lendemain, nouveau pavé dans la mare : le Washington Post explique que d’autres opérateurs comme AT&T et Sprint Nextel font de même. Et Mickey va plus loin, il pose des « micros » pour espionner au-delà de ses murs. The Guardian publie une présentation PowerPoint de 41 diapos, classées top-secret, qui détaillent les modalités d’un programme Prism. La NSA aurait, depuis 2007, négocié des accès directs aux serveurs de Microsoft, Yahoo, Google, Facebook, PalTalk, YouTube, Skype, AOL et Apple. Il s’agit cette fois de collecter les données – mail, chat vocal et vidéo, voix-sur-IP, forums, transfert de fichiers, profils des réseaux sociaux etc. – de personnes suspectes dont « on pense raisonnablement » qu’elles sont en dehors des États Unis. Il y aurait ainsi quelque 2 000 rapports constitués par mois. Les intéressés, qui disent se conformer « aux obligations légales », affirment tous ne pas avoir connaissance de Prism. L’auteur de ces fuites, Edward Snowden, ex-technicien à la CIA employé depuis quatre ans par la NSA, aux dernières nouvelles réfugié à Hong-Kong, explique quant à lui qu'il ne pouvait plus se taire.

Depuis les lois sécuritaires et le Patriot Act, promulgués dans la foulée des attentats du 11 Septembre, on savait que la lutte contre le terrorisme vaut droit de nier les droits et les libertés de tous. Que Google et les autres avouent se plier aux obligations de Prism importe peu, on les en sait capable. Ce qui compte, c’est que ces fuites de documents lèvent un coin du voile sur la mise en place subreptice d’une nouvelle forme de société de la surveillance totale. Une nasse technologique globale, qui à l’instar des caméras placées par Big Brother dans chaque appartement, a le potentiel de mettre chacun à nu, « ciblé » à tout moment de sa vie, de fouiller sa maison pour tenter d’en déduire des « intentions ». Le fait que ce dispositif ait vocation à défendre la démocratie contre les méchants ne change rien au fait qu’il est d’essence totalitaire.

Cet espionnage d’État doit être mis en regard avec la forte pression des industries de services dans leur ensemble pour abaisser les déjà insuffisantes mesures de protection des données personnelles, avoir le droit d’en conserver toujours plus et empocher ainsi les bénéfices supposés de la nouvelle économie de la data. Se créent ainsi des multitudes de nasses high-tech, globales et interconnectables pour la plupart – c’est là tout leur intérêt commercial –, dont le contenu peut être massivement transféré dans la précédente nasse par des réquisitions secrètes. Celles-ci relevant des intérêts supérieurs de l’État et de « l’obligation légale », aucun acteur ne s’y opposera bien longtemps et tous se tairont puisque liés par des accords supposés ne pas exister.

Le boom du marché de la data n’aura peut-être pas lieu. La surveillance électronique proactive, on a pu le constater régulièrement, ne parvient et ne parviendra jamais à empêcher toutes les attaques terroristes. En revanche, si ces nasses communicantes devaient être utilisées pour traquer non plus des terroristes mais des dissidents ou des réseaux de résistance au pouvoir – comme c’est déjà le cas en Chine, en Iran, en Syrie ou ailleurs –, ou pour s’assurer que nous restions les esclaves consentants du capitalisme moribond, elles ne laisseraient plus échapper grand monde, tant les mailles sont serrées.

D’où l’urgence d’une prise de conscience générale du problème. Dire qu’on peut bien être surveillés « puisqu’on n’a rien à cacher » relève de la politique de l’autruche. La question est de savoir si on veut défendre le droit à la vie privée et aux libertés, ou accepter d’être épiés dès qu’un « opérateur » active le switch.

C’est la question que posent les No CCTV, groupe d’activistes anti-vidéosurveillance anglais qui organisent, chaque 8 juin, un « 1984 Action Day », en référence à la date de publication du roman de George Orwell. Lors de la dernière action, ils ont dénoncé l’introduction dans le « Code des bonnes pratiques des caméras de surveillance » publié par le gouvernement, de la notion très orwellienne de « surveillance par consentement » .

C’est aussi la question que posent les Big Brother Awards (BBA), ces prix parodiques récompensant les pires zélateurs de la société de contrôle high-tech. Après trois ans d’interruption, les BBA France reviennent sur scène avec une nouvelle équipe. Elle croule sous les dossiers, et la cérémonie de remise des prix, prévue le 26 juin à La Parole errante, à Montreuil-sous-Bois (93), sera l’occasion de faire un inventaire humoristique et grinçant de ce qu’il faudrait ne pas laisser faire. 

  • Ajoute, jeudi 13 juin à 14 h :

Suite à ces révélations, Obama a confirmé l'existence de ces
interceptions et justifié ces « légers accrocs à la vie privée » en
expliquant que « on ne peut pas avoir 100% de sécurité et 100% de respect
de la vie privée »
..

Google, Facebook et Microsoft, après avoir nié toute participation au
programme Prism, ont demandé au gouvernement la permission de préciser
les détails des demandes concernant les informations sur des utilisateurs
étrangers. Un aveu du type « excusez nous mais nous ne faisons
qu'exécuter les ordres »
destiné à rassurer leurs employés et clients.

De leur côté, 86 organisations de défense des libertés, personnalités et
sites internet ont fait parvenir une lettre au Congrès pour qu'il révèle
tous les détails et mette un terme à « cette surveillance au chalut qui
viole le 1er et le 4ème amendement de la Constitution, qui garantissent
aux citoyens le droit de s'exprimer librement, de s'associer anonymement
et les protègent contre des recherches et des saisies d'informations
déraisonnables ».

Elle a été publiée sur le site #Stopwatching.us


-Le site des BBA

-Le site des No-CCTV

Deux des articles du Guardian, ici et .

-Un article de PC INpact.

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