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Publié le 31 mars 2015
Les deux Algérie du gaz de schiste

Les deux Algérie du gaz de schiste

La montée des contestations citoyennes contre la fracturation hydraulique, dans les pays du Maghreb, a été l'un des temps forts du forum social mondial de Tunis.

Illustration - Les deux Algérie du gaz de schiste

« On se fout pas mal du peuple algérien dans cette affaire , il n'y a que l'argent qui compte pour eux ! » La salle de travaux pratiques SP 13 de la fac de sciences du campus tunisois El Manar est pleine à craquer, et le niveau sonore est monté haut. Salim Sebhi, de Bejaïa (Est d'Alger) relate sa frustration quand il a voulu organiser une conférence sur le gaz de schiste sur sa fac. À deux reprises, en 2013 et 2015, il est éconduit par le rectorat. On lui fait comprendre que l'ordre est venu « d'en haut ». « Avec vos hydrocarbures et votre conception passéiste du développement, vous avez condamné l'agriculture, le climat, la jeunesse ! Ne refaites pas les mêmes erreurs. Et puis : respectez-vous en tant que scientifique ! »*

Cette dernière pique est pour Bouziane Mahmah, secrétaire général de l'association Association algérienne de l'hydrogène qui organisait, au forum social mondial de Tunis, un atelier affirmant « le gaz de schiste, source d'énergie alternative sans danger ». On n'injecte de l'eau et du détergent, explique-t-il, l’exploitation de cette ressource serait donc sans risque pour l’environnement ; et elle est très importante pour le développement du pays.

L'audience est parfaitement hostile , dans ce forum social mondial. Mais les intervenants savent où ils mettent les pieds, en mission commandée pour tenter de déminer le soutien à la contestation des populations du sud algérien. En particulier à In Salah, site pionnier du pays où un deuxième puits exploratoire est actuellement en cours de forage, et dont la population est massivement entrée en résistance depuis janvier dernier. Une manifestation a été violemment réprimée le 28 février dernier. Révélation d'un militant, à Tunis : les gaz lacrymogènes ont provoqué la mort d'un contestataire, Moulay Nakhaou, 33 ans, décédé le 9 mars. « Il avait des problèmes respiratoires, nous n'avons pas voulu monter l'affaire en épingle… »

Illustration - Les deux Algérie du gaz de schiste

Dans la salle SP 13, prenant le relais d'un Bouziane Mahmah éteint, Khelil Kartobi, le directeur technique de la Sonatrach (compagnie nationale algérienne d'exploitation des hydrocarbures) qui a supervisé le premier forage à In Salah, laisse passer l'orage sans broncher. « Le dossier a été validé par les élus. Et puis ce n'est pas la première fois que nous pratiquons la fracturation hydraulique » — seule technique industrielle à ce jour. Le cadre admet le « problème du plan de communication, nous sommes en retard pour discuter du projet avec la population mais nous y travaillons. S'il y avait le moindre risque, nous ne le ferions pas. Moi-même je ne le ferais pas ! » Des « éléments de langage » entendus à plusieurs reprises dans bouche de responsables gouvernementaux.
Les lazzis fusent. « Je suis sidéré de votre mépris pour l'expertise citoyenne , s'élève Vincent Espagne, pour la campagne Frack free Europe. De nombreux militants dans le monde sont beaucoup mieux informés que vous sur le sujet ! »

On retrouve une dizaine d'entre-eux le lendemain. Ils sont venus parler de la résistance aux projets d'exploitation du gaz de schiste dans leurs pays. C'est partout à peu près le même scénario : il existerait des réserves sans le sous-sol, promesse généralement extrapolée d'études très prospectives sur la nature des couches géologiques. Alors, en Argentine, au Mexique, en Colombie, au Canada ou dans une dizaine de pays européens, les gouvernements, avec l'appui d'une majorité de parlementaires, signent des permis d'exploration sans consulter les populations. Qui bien sûr se braquent.

Illustration - Les deux Algérie du gaz de schiste

Au Maroc, un « tsunami » se prépare , avertit l'agronome Mohamed Benata qui prépare les gens « à la lutte » contre le gouvernement, allié aux parlementaires et aux industriels qu'il exonère de taxe. On n'en est pas non plus au stade de la tension en Tunisie, où Shell convoite la région de Kairouan. Mais la situation pourrait devenir éruptive dès les premières opérations de fracturation hydraulique, méthode très gourmande en eau, alors que les habitants en manquent régulièrement dans cette zone aride.

Éruptive, la situation l'est à nouveau dans la salle SP16, à El Manar, parce que le face-à-face algéro-algérien prend le pas sur les débats. « Comment se fait-il que la population d'In Salah soit opposée à 100 % aux deux seuls forages de la région, et que ça se passe bien aux États-Unis avec 500 000 puits ? , interroge Youssef Tazibt, député du Parti des travailleurs (PT). En Algérie, tout le processus est contrôlé de A à Z, il n'y a pas de risque environnemental.  » Fateh Titouche, militant d'Action citoyenne pour l'Algérie et vivant en France, se voit accusé d'être payé par le Mossad israélien.

Illustration - Les deux Algérie du gaz de schiste

« C'est notre Algérie ! » , hurle une députée du FLN , parti au pouvoir. « Notre Algérie n'est pas la vôtre ! »* , rétorque Mouhad Gasmi. Habitant d'Adrar, dans le sud du pays, il a contribué à la mobilisation des populations du sud algérien. Une résistance inattendue, qui a pris au dépourvu les autorités habituées à cadenasser toute contestation.

À Tunis, certains militants algériens se félicitent presque de ces échanges d'invectives. « C'est la première fois que nous pouvons confronter publiquement nos positions, un débat que nous aurions dû avoir chez nous. »


photos © Patrick Piro
- militants opposés au gaz de schiste
- Khelil Kartobi, le directeur technique de la Sonatrach (au fond), tente de convaincre l'audience.
- Mohamed Benata montre la carte des zones où des projets d'exploration sont envisageables.
- Mouhad Gasmi affronte deux députés algériens et un technicien pro-gaz de schiste

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