Rompre le silence

Journal et instrument de l’action, le film des Enfants de Don Quichotte sort sur grand écran pour « déterrer la hache de guerre ».

Ingrid Merckx  • 23 octobre 2008
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Poudre aux yeux commençait par un tintement. Une sonnerie métallique et cristalline qui persistait dans l’oreille et estampillait cette première version du film des Enfants de Don Quichotte, diffusée sur Internet à partir du 14 février. Elle démarrait avant les images, comme un signal, un réveil. Rompant le silence. On la retrouve dans la deuxième version de leur film, Enfants de Don Quichotte (acte I), sorti le 22 octobre sur grand écran. Mais à la fin, sur des prises de vues de tentes de SDF disséminées dans Paris. Entre ces deux versions, plusieurs mois ont passé. Plusieurs mois de remontage, de changement de pellicule, de rééquilibrage des séquences, ­d’ajustement du son… Le film a évolué au rythme de l’action. La première version, inachevée, avait été lancée comme un manifeste appelant les citoyens à rejoindre la Nuit solidaire pour le logement, le 21 février. Elle a reçu des critiques qui, visiblement, ont atteint pour partie les réalisateurs, car la deuxième version fait mieux place à la parole des sans-abri et aux limites de l’action des Don Quichotte. Au Festival de Cannes, le cinéaste Romain Goupil a déclaré à propos de ce film, présenté à la Semaine de la critique dans le cadre d’une journée « Cinéma et politique » : « Contrairement au cinéma militant d’autrefois, ce film ne cache pas grand-chose. »

Enfants de Don Quichotte (acte I), réalisé par Ronan Dénécé et les frères Legrand, ne montre pas tout, loin s’en faut, mais il a essayé de ne pas éluder faiblesses et dérapages. À la fois journal de l’action, de décembre 2006 à décembre 2007, et instrument de l’action, il tisse témoignages de SDF, montage et démontage de l’événement « canal Saint-Martin » et extraits de journaux télévisés. De la naissance à la sortie de crise, on aperçoit les coulisses mais pas le contrechamp. La caméra est dans l’action, embarquée dans un rapport direct au réel. Le film tient plus du reportage que du plan fixe, et plus du cinéma d’un Michael Moore que de celui d’un Raymond Depardon. Mais il entretient une différence notoire avec les méthodes de l’activiste américain : ni instrumentalisation des filmés et des spectateurs, ni voyeurisme. La caméra des Don Quichotte trimballe un regard simplement respectueux sur les sans-abri. Elle incite à un geste politique – « camper dehors par solidarité avec les SDF » –, et consigne les propos de politiques comme Catherine Vautrin, Jean-Louis Borloo, Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy. Elle engage et les engage.

Alors, certes, Augustin Legrand est très présent dans le cadre. Convaincu, impétueux, un peu mégalo, parfois paternaliste. Le petit monde qui s’agite avec lui – Pascal ­Oumaklouf, Jean-Baptiste Legrand, Martin Choutet… – est nettement plus en retrait. C’est lui qu’on met en scène, lui qui saute tout nu dans la Seine, lui qui prend le mieux la lumière et la parole, lui qui dérape, lui qui craque… C’est lui, surtout, l’instrument de la médiatisation. Chevalier idéaliste, presque un rôle… « Je ne sais pas si vous allez voir du cinéma, mais vous allez voir de la politique » , annonçait-il à Cannes. Plus sûr du sujet du film que de l’objet, tourné avec les moyens du bord. Personne n’a été payé dans l’affaire, sauf la monteuse. Pour Augustin, on a dégoté un « petit cachet » pour lui permettre de conserver son statut d’intermittent. Qu’il a fini par perdre, il y a un mois. Le budget du film, 290 000 euros, a été bouclé grâce à l’intervention du cinéaste Mathieu Kassovitz et de la styliste Agnès B. « Ce film n’aurait pas été possible si mon frère ­n’avait pas été producteur » , confie Augustin. Jeune associé d’une petite société, Centrale électrique, qui ne tourne pas encore comme il voudrait, Jean-Baptiste Legrand espère voir tomber l’avance sur recette après réalisation du CNC. Les bénéfices du film iront à l’association les Enfants de Don Quichotte, pour qu’ils puissent continuer.
« La sortie de ce film est une façon de déterrer la hache de guerre » , a soufflé Augustin Legrand au festival Résonances, à Bobigny, où Enfants de Don Quichotte (acte I) était présenté en avant-première le 18 octobre. Un spectateur lui a lancé : « De toute façon, votre film ne marchera que si vous relancez l’action. » À suivre, donc. C’est bien ce qu’indique, d’ailleurs, le générique de fin.

Société
Temps de lecture : 4 minutes
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