Jazz : Le souffle de la rébellion

Rencontre avec le pianiste Laurent Coq, initiateur d’une libération de la parole des musiciens
sur ce qui entrave l’épanouissement
du jazz en France.

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C’est aussi le printemps dans le milieu du jazz. Sur le blog que l’excellent pianiste Laurent Coq a créé, il y a deux semaines, pour dénoncer un certain nombre de dérives, la parole des musiciens s’est soudain libérée pour exprimer publiquement les difficultés auxquelles ils sont en butte et les évolutions qui seraient à leurs yeux souhaitables pour que le jazz en France s’épanouisse davantage. Un événement inédit, enthousiasmant, et qui n’est pas sans résonances politiques. C’est pourquoi nous avons voulu sans attendre rencontrer Laurent Coq pour évoquer avec lui les problèmes soulevés et les solutions qui commencent à s’esquisser. Dans un avenir proche, nous reviendrons plus en détail sur la condition des musiciens de jazz en France, en donnant la parole à toutes les parties en présence.

Politis : Quelle est l’origine du blog « Révolution de jazzmin » ?

Laurent Coq : Le blog a pour origine une proposition que j’ai faite à Sébastien Vidal – responsable de la programmation de la radio TSF Jazz, du Duc des Lombards à Paris et du festival Django Reinhardt de Samois-sur-Seine – de réaliser sur TSF une émission hebdomadaire sur la scène new-yorkaise contemporaine, qui est extrêmement vivante et innovante. Cette scène est très méconnue en France, et à peine diffusée sur TSF, ou uniquement en fonction de l’actualité discographique. Or, après m’avoir demandé successivement deux pilotes de l’émission, que je lui ai fournis, Sébastien Vidal ne m’a plus répondu, comme il laisse sans réponse d’autres demandes de très nombreux musiciens. J’ai dénoncé cela dans un email énervé, où j’expliquais aussi comment notre musique, depuis quelques années, me semble être confisquée.

C’était un pavé dans la mare que j’ai envoyé à Sébastien Vidal mais aussi à des amis musiciens et à des journalistes. Sébastien Vidal y a répondu en gardant les mêmes destinataires, et, à partir de là, ces emails ont commencé à circuler. Parce que ce que j’y exprime est très largement partagé dans le milieu, mais n’était jusqu’à présent jamais ouvertement dit.

Pourquoi ?

C’est une parole non autorisée. Ce milieu est tout petit, son économie s’est considérablement durcie, la précarité s’est encore aggravée, et il ne reste plus que des miettes à se partager. Cela pétrifie tout le monde. Pourtant, cette parole autocensurée a commencé à se libérer avec ces emails, et cela n’a fait que s’amplifier avec le blog que j’ai ouvert pour l’occasion.

Plus largement, quelles critiques formulez-vous ?

Il faut rendre une justice à Sébastien Vidal : c’est quelqu’un qui travaille énormément et qui aime indéniablement le jazz. Mais il est atteint de ce mal français selon lequel « plus on a de fonctions, plus on a de crédit », sans que soit posée la question de savoir si, à force de cumuler des fonctions, il est encore possible d’assumer toutes les responsabilités qu’elles impliquent. Sans parler du très grand pouvoir que cela lui confère et dont il peut abuser, quand, par exemple, il glisse une clause léonine dans le contrat passé avec les musiciens qui jouent au Duc des Lombards et qui y sont filmés, clause qui oblige ceux-ci à acheter le DVD de leur concert s’ils souhaitent repartir avec, ou quand il nous explique que les morceaux dépassant une durée de 5 minutes n’ont aucune chance sur TSF Jazz…

Est-ce du formatage ou une contrainte qui peut être productive ?

Imagine-t-on Coltrane calibrer ses œuvres pour qu’elles durent 5 minutes ? 5 minutes, c’est un format valide pour la variété, ou pour un clip. Par ailleurs, outre le fait que la programmation de TSF Jazz est collée à l’actualité du disque, les autoproductions sont bien trop peu diffusées. Or, aujourd’hui, où il n’y a pratiquement plus de labels, cela signifie passer à côté d’une production foisonnante. La station diffuse beaucoup de tubes dans la journée. Pourquoi pas, si le soir il y avait plus de pluralisme, avec des émissions podcastables, dont l’une serait consacrée à la fusion, une au jazz d’avant-guerre, une autre au free, une autre encore au be-bop, et une sur la production contemporaine à New York, comme je le proposais, etc. Le public aussi souffre de cette uniformisation.
Par ailleurs, il y a des pratiques contestables. Par exemple, TSF Jazz organise chaque année une soirée à l’Olympia, payante pour le public mais où les musiciens se produisent gratuitement, sous prétexte que cela les sert.

Un programmateur ne doit-il pas penser aux non-initiés ?

Le jazz nous a été légué par des gens qui ont pris de grands risques esthétiques, et aujourd’hui des musiciens continuent à faire cette musique avec la même éthique, la même abnégation, le même désir d’aller toucher quelque chose de profond. Mais qu’on ne vienne pas me dire que nous faisons de la musique difficile ou ­élitiste, alors que, il y a quelques années, existait un lieu dans le Xe arrondissement de Paris, La Fontaine, où nos concerts attiraient un public nombreux, varié, brassant toutes les générations. C’était un bar accueillant (qui a dû fermer à la suite d’une plainte pour cause de bruit, NDLR), pas cher, convivial, où les artistes étaient très accessibles. Rien à voir avec le Duc des Lombards et ses prix prohibitifs qui provoquent de fait, là encore, une ségrégation sociale. Personnellement, je préfère être moins bien payé si je sais que je joue dans un contexte plus ouvert et que je vais toucher un public plus hétéroclite.

Une des solutions serait donc de créer un nouveau lieu,
avec un nouvel état d’esprit…

Oui. Il faut un lieu plus accueillant pour notre musique et pour les gens qui l’aiment. Un lieu qui ne doit pas chercher à faire de l’argent, et dont les responsables soient complètement dédiés à ce qu’ils font. De tels lieux existent à New York. Le Smalls, par exemple, qui propose un concert avec deux sets à 19 h, idem à 21 h, puis une jam-session jusqu’à 5 heures. L’entrée pour un concert est de 20 dollars, incluant une consommation (à titre de comparaison, au Duc des Lombards, chaque set, payant, revient à 25 ou 28 euros sans consommation, NDLR). C’est le Smalls qui a vu éclore toute cette génération des Mark Turner, Brad Mehldau, Kurt Rosenwinkel…
On me dira que Paris n’est pas New York. Pourtant, il y a aujourd’hui à Paris de nouvelles générations de musiciens qui sont très impliquées, diversifiées, et d’un excellent niveau. C’est le bon moment aujourd’hui pour créer cet endroit grâce à l’élan donné par la parole libérée sur le blog, mais aussi dans un contexte particulier où de plus en plus de personnes commencent à se recentrer sur des actions locales. Avec la force d’un collectif de musiciens, il est possible, par exemple, d’aller voir la Mairie de Paris pour lui proposer un partenariat public-privé, ou de démarcher des sponsors potentiels… Il faudra nous réunir vite pour inventorier toutes ces pistes possibles.
La création de ce lieu est importante parce que la scène est désormais l’enjeu crucial…

On ne vend pratiquement plus de disques. Aujourd’hui, 800 ventes, c’est bien ; 2 000, c’est un carton. Et pourtant le disque est nécessaire parce que c’est le moyen d’avoir de l’« actualité », et l’actualité est indispensable pour passer sur TSF, avoir des articles et obtenir des dates dans les festivals. Ce diktat du disque, il faut le rompre. D’autant que cela implique de lourds investissements, en termes de promotion, par exemple : ce qui entraîne une nouvelle discrimination sociale. Les musiciens des jeunes générations sont issus de milieux très favorisés dans leur grande majorité, ce qui n’enlève rien à leur talent. Mais pour les musiciens de milieux modestes, le plafond de verre est très très bas. Quand je suis arrivé à Paris en 1988, il y avait des musiciens de toutes conditions sociales. Les membres du groupe Sixun par exemple, le groupe phare français de fusion, sont issus de milieux très modestes. Aujourd’hui, je ne sais pas si un tel groupe pourrait émerger.

Quelle est la notion primordiale qui devrait inspirer
les évolutions auxquelles
vous aspirez ?

L’expérience du collectif. Le jazz, ce n’est pas un artiste qui joue sur le devant de la scène avec des musiciens dans l’ombre. C’est, par exemple, Steve Coleman et ses musiciens qui, lorsqu’ils ont joué au festival Sons d’hiver, se sont disposés tous en rond pour présenter une prise de parole collective. Le jazz, c’est l’individu au service du collectif. Et le collectif s’exprime aussi dans le rapport avec le public, qui peut être d’une intensité incomparable, car rien n’égale l’expérience du concert, pour le public comme pour les musiciens.

Ce nouveau lieu doit réintroduire cette expérience qui fait l’essence du jazz. Dont une des conséquences serait de donner accès à la scène à des musiciens qui n’ont pas fait de disques, n’ont pas les moyens d’en faire, qui sont jeunes, inexpérimentés, et qui, peut-être, vont faire des choses maladroites, comme nous à nos débuts quand on jouait au Duc des Lombards !


Photo : Grichka Commaret

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