« Réparer les vivants », de Maylis de Kerangal : Un cœur à prendre

Avec Réparer les vivants , Maylis de Kerangal signe un magnifique roman autour du don d’organes, où vie et mort sont intimement liées.

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Ce n’est certainement pas le sujet littéraire le plus aisé, mais c’est un très beau sujet : la transplantation d’un cœur, d’un mort à une vivante. Maylis de Kerangal signe, avec Réparer les vivants, un roman impressionnant de tenue et de souffle, de beauté aussi, tandis qu’elle ne s’est autorisé aucune facilité.

Il y avait pourtant matière à chercher des échappatoires, à éluder par la métaphore ou amollir par la sensiblerie. Maylis de Kerangal s’est au contraire confrontée à la rudesse des situations, de toutes les situations : la mort accidentelle d’un jeune homme, la lourde tâche des médecins qui ont à informer les parents du défunt et à obtenir d’eux l’éventuel accord de don d’organes, le chagrin qui flirte avec la folie, le violent soulagement de la receveuse en sursis… L’auteure ne pouvait réussir son coup qu’à condition de faire exister des personnages très forts, d’autant plus vivants et incarnés que certains sont fauchés par un indicible malheur, ou même par la mort. C’est le cas de tous ceux qui apparaissent dans ce roman, même s’ils n’ont qu’un rôle secondaire, dont on apprend, par quelques trouées dans le récit premier, quels sont leur vie, leur horizon, leurs joies et peines. Mais c’est d’autant plus le cas de Simon Limbres, 19 ans, jeune homme éclatant de santé, passionné de surf. Maylis de Kerangal ouvre son roman sur une extraordinaire séquence de surf, une « session » dit-on, que Simon effectue avec deux de ses copains, au tout petit matin d’un jour glacial de février, sur la côte normande, non loin du Havre.

« L’aube abrasive brûle son visage et sa peau se tend, ses cils se durcissent comme des fils de vinyle, les cristallins derrière ses pupilles se givrent comme si oubliés au fond d’un freezer et son cœur commence à ralentir, réagissant au froid, quand soudain il la voit venir, il la voit qui s’avance, ferme et homogène, la vague, la promesse, et d’instinct se place pour en trouver l’entrée et s’y infiltrer, s’y glisser comme un bandit se glisse dans un coffre pour en braquer le trésor… » D’emblée, Maylis de Kerangal montre un Simon Limbres qui fait corps avec les éléments, dans un rapport organique avec sa planche, l’étendue sombre de la mer et la vague qu’il chevauche et qui le projette. Le jeune homme est ici un corps triomphant, lui qui, personnage central de Réparer les vivants, dont le cœur est au cœur du roman, ne sera bientôt plus qu’un ensemble d’organes jeunes et sains à distribuer.

Maylis de Kerangal donne aussi à sentir avec force comment le sens de la vie peut, en une fraction de seconde, se retourner comme un gant. Ou comment est « transpercée la membrane fragile qui sépare les heureux des damnés ». Les pages où les parents de Simon, Marianne et Sean, vivant séparément mais encore amoureux, doivent intégrer l’annonce de la mort de leur fils et accepter ou non le prélèvement de ses organes étaient certainement les plus délicates à composer. Elles sont d’une incroyable justesse. L’auteure en fait une chorégraphie statique et infernale, comme si la foudre s’abattait sur ces deux êtres transformés en plaies vives, deux ombres éperdues en manque de raison, réfractaires à l’exigeante rationalité des médecins mais traversées par elle. L’un des chapitres les plus intenses met en scène Marianne et Sean face à Thomas Remige, jeune infirmier coordinateur des prélèvements d’organes et de tissus – il n’y en a que trois cents en France –, chargé de leur donner les informations et de leur poser – vite, car le temps est compté – les questions cruciales sur le devenir du corps de leur fils. Maylis de Kerangal rend profondément humains ces terribles échanges, aux enjeux autant symboliques – toucher à l’intégrité d’un être, même mort – que vitaux. Elle développe en particulier la difficulté à trouver les mots, et même à maîtriser sa voix, à contrôler ses affects, du côté de Thomas Remige, comme ce fut aussi le cas pour le docteur Révol quand il dut annoncer la mort de Simon à Marianne. « Il faut en passer par la brutalité de ces phrases dépliées comme des slogans sur des banderoles, il faut en passer par leur charge massive, leur matière contondante, les entretiens où traînasse l’ambiguïté sont des nasses de souffrance, Thomas sait cela. »

Nous disions plus haut que Maylis de Kerangal s’était refusée à la facilité. Sa langue en est l’éclatante preuve, cette langue qu’elle attise dès la première page en une ample phrase qui sonde déjà le cœur de Simon Limbres –  « …ce qu’est le cœur de Simon Limbres, ce qu’il a filtré, enregistré, archivé, boîte noire d’un corps de vingt ans, personne ne le sait au juste… »  – et qui court sans s’interrompre jusque sur la page suivante. La langue de Maylis de Kerangal ressemble à une puissante vague de surfeur : elle charrie, elle transporte. Elle explore aussi avec précision, avec obstination, tous les champs lexicaux qu’induit son sujet – évidemment celui de la médecine, de la chirurgie, de la cardiologie, mais pas seulement… – pour en élaborer une matière poétique, une sculpture lyrique et millimétrée, un film ultra-contemporain aux résonances primitives.

Comment pourrait-il en être autrement dans ce roman où la vie et la mort sont intimement liées ? L’un des soubassements de l’histoire de Simon Limbres tient dans le bouleversement provoqué en 1959 par deux médecins qui ont transformé les critères du constat de décès. Jusqu’alors, l’électrocardiogramme plat attestait de la mort. À partir de cette date, c’est « l’abolition des fonctions cérébrales » – qui permet, précisément, le prélèvement d’organes. « En d’autres termes : si je ne pense plus alors je ne suis plus. Déposition du cœur et sacre du cerveau – un coup d’État symbolique, une révolution », écrit Maylis de Kerangal. On voit, à cette aune, quels abîmes métaphysiques ouvre ce roman magnifique. Peut-être le premier d’entre eux est-il celui-ci : la mort ne serait-elle pas indispensable à la vie ?


Réparer les vivants , Maylis de Kerangal, Verticales, 281 p., 18,90 euros.

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