Braquer les Lumières sur le passé colonial

Deux ouvrages récents permettent de revenir sur l’épineuse articulation entre défense de l’universalisme et dénonciation de l’impérialisme occidental.

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Deux ouvrages a priori bien distincts sont parus de manière concomitante. Le premier est une somme exploratoire sur la pensée des Lumières par l’historien Antoine Lilti (1) ; le second, collectif, propose une « autre histoire des grandes découvertes (2) ». La mise en miroir des deux pose de façon inhabituelle l’épineuse question de l’articulation entre les Lumières et le fait colonial. Il y a quelques années, au moment de la publication des programmes scolaires d’histoire, une controverse publique avait éclaté autour de l’enseignement de l’histoire coloniale, que quelques académiciens trouvaient trop approfondi au regard du temps alloué à l’étude des Lumières. Ils y voyaient le symptôme d’une câlinothérapie vis-à-vis des populations immigrées, dont l’institution scolaire tenterait de flatter la mémoire communautaire.

Outre l’affirmation mensongère et déraisonnable, on a vu se rejouer alors tout un argumentaire autour de la réaffirmation des vertus patrimoniales des Lumières, d’un côté, et, de l’autre, l’impérialisme violent charrié par l’universalisme de ce mouvement. Entre ses fossoyeurs et ses gardiens, la pensée des Lumières peine aujourd’hui à sortir de ces instrumentalisations qui soulèvent des enjeux politiques parmi les plus brûlants du moment. C’est dire si l’ouvrage d’Antoine Lilti, L’héritage des Lumières, ambivalence de la modernité, arrive à point nommé.

Le grand récit du progrès

Que recouvrent au fond les Lumières (et le pluriel est ici fondamental) dans le sens commun ? L’idéologie du progrès, de la modernité, l’émancipation par les connaissances et la raison. Il n’est donc pas étonnant que, dans un contexte de remise en cause du grand récit du progrès et de visibilité des luttes minoritaires aux échelles nationales et mondiale, les Lumières soient montrées du doigt comme l’un des nœuds des crises politiques actuelles. Spécialiste du XVIIIe siècle et défenseur d’une histoire sociale du culturel, l’auteur connaît tous les contours des Lumières, qu’il tente ici de révéler. À le lire, on comprend que l’identité même des Lumières réside dans leur polyphonie tant sont nombreux les acteurs, les lieux, les objets, et tant se multiplient les questions.

La perspective est précieuse, car elle rend les Lumières accueillantes à beaucoup plus de courants et redonne au passage ses titres de noblesse à un universalisme dépouillé de toute abstraction ou de formes de domination. L’un des procès faits aux Lumières émane en effet des études postcoloniales, qui fondent leurs critiques sur la mise en cause d’un modèle moral et politique dominant produit par et pour l’Europe, et au nom duquel ont été justifiés parmi les pires crimes de l’humanité, de la traite négrière aux violences coloniales plus récentes. Qu’est-ce donc que la « mission civilisatrice », sinon la justification de massacres par des coordonnées morales supposément universelles ? Telles sont les lourdes questions soulevées depuis le livre fondateur d’Edward Said, L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, en 1980, et régulièrement revisitées par d’autres, parmi lesquels Dipesh Chakrabarty, qui appelle à « provincialiser l’Europe », invitant à décentrer les regards et à découvrir la pluralité des voies d’accès à la modernité, les Lumières n’en étant qu’une parmi d’autres.

L’approche postcoloniale est discutée par Lilti. À la vision essentialisante des Lumières, il oppose des textes de philosophes farouchement anti-impérialistes et très autocritiques. Désossant la pensée d’un Diderot, d’un Raynal ou d’un Kant, il en montre les tâtonnements ainsi que la dimension d’ouverture à l’altérité culturelle. Surtout, Lilti rappelle la puissance critique de la littérature de l’époque, parfois sans concession vis-à-vis de la prétention européenne. Ce qu’il y a à blâmer, reconnaît-il, c’est la construction du récit eurocentré des XIXe et XXe siècles, et non les Lumières elles-mêmes. Au fond, ces dernières seraient peut-être le lieu pluriel d’une pensée critique commune. Sous cet angle, on s’étonne alors que le dialogue ne soit pas poussé jusqu’aux portes des études décoloniales, qui se démarquent de l’approche postcoloniale même si on a souvent tendance à les confondre.

Épistémicide

Les études décoloniales sont nées en Amérique latine et non dans le monde anglo-saxon. Elles ne se contentent pas de dénoncer l’eurocentrisme ou de traquer les linéaments de l’histoire coloniale dans le présent, elles franchissent un cap supplémentaire en interrogeant le colonial comme système produisant ses propres normes de pouvoir et reposant sur l’anéantissement de toute autre forme de pensée ou de savoir, ce qu’elles nomment « épistémicide ». Ce faisant, elles militent pour la reconnaissance de savoirs produits par les oubliés de l’histoire (les colonisés et leurs descendants). Il s’agit, comme l’écrit l’un de leurs théoriciens, le sociologue Ramón Grosfoguel, de faire accéder les connaissances non occidentales au rang d’une universalité qui ne soit plus le monopole de l’homme blanc occidental. Les études décoloniales plaident ainsi pour un « pluriversel », dont il serait sans doute fécond de discuter les éventuelles mises en lumière.

Il y a urgence, car la pensée décoloniale, comme sa fausse jumelle postcoloniale, maîtrise mal ses entrées dans le spectacle médiatico-politique. Ainsi, c’est au nom du soupçon d’« épistémicide » que circulent des vidéos à tendances complotistes dénonçant les occultations des savoirs indigènes par les oppresseurs européens, dont les manuels d’histoire seraient les armes du crime parfait (3). Le « on ne vous dit pas ça à l’école » est devenu la rengaine préférée de quelques énervés des réseaux. Çà et là se diffusent des élucubrations relativistes qui, sous le prétexte louable de rendre justice aux dominés, perdent de vue le principe minimum de quête de vérité.

Histoire diffractée

Le mensonge sert rarement les perspectives d’émancipation. D’une certaine manière, L’Exploration du monde. Une autre histoire des grandes découvertes propose justement de saisir la question coloniale autrement que sous la forme d’un « conte de faits », comme l’écrit joliment Romain Bertrand. La formule « grandes découvertes » n’est-elle pas l’emblème du modèle dénoncé par les études postcoloniales et décoloniales ? Formule eurocentrée s’il en est, elle invisibilise les « découverts », et on connaît le roman national associé à cette histoire. Cet ouvrage collectif toutefois, n’est pas simplement une réhabilitation de l’histoire des sans-voix. Il ne se laisse pas réduire non plus à une « histoire à parts égales » telle que l’avait proposée Romain Bertrand dans un ouvrage précédent à propos de la première « rencontre » entre Néerlandais et Javanais (4). Il est au fond une histoire diffractée des découvreurs et découverts. Diffractée par le choix de « dates épaisses », certaines largement fétichisées (1492) et d’autres plus inédites ; mais aussi par la disposition des éclairages. On y parcourt davantage les interfaces que les contrées elles-mêmes : les « passeurs », ni d’un monde ni de l’autre (les traducteurs ou cosmographes), ni d’un genre ni de l’autre (Jeanne Barret déguisée en homme durant l’expédition de Bougainville) ; c’est une histoire des interstices du colonial en somme, entre 650 et 1938, où tout nous dépayse, et qui confirme que la méthode historienne, héritière des Lumières, et intraitable sur la quête de vérité, permet de produire des savoirs universels, pour une commune humanité.

(1) L’Héritage des Lumières, ambivalences de la modernité, Antoine Lilti, EHESS/Gallimard/Seuil, 416 pages, 25 euros.

(2) L’Exploration du monde. Une autre histoire des grandes découvertes__, Romain Bertrand (dir.), Seuil, 528 pages, 27 euros.

(3) Voir par exemple, sur YouTube, Fatima Khemilat, « Épistémicides, l’impérialisme m’a tuER », 2015.

(4) L’Histoire à parts égales. Récits d’une rencontre, Orient-Occident
(XVIe-XVIIe siècle)
, Seuil, 2011.


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