Jeunesse populaire, jeunesse irrégulière ?

Pour comprendre les enjeux de la réforme en cours de la justice des mineurs et les inquiétudes qu’elle soulève en matière de protection de l’enfance, il faut revenir à la question sociale posée au départ.

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Si l’ombre du petit chenapan se fond dans la nuit des temps, il est impropre de parler de délinquance juvénile avant l’époque contemporaine. Dans le monde rural traditionnel, tenu par l’autorité et réglé par les mécanismes d’interconnaissance, la surveillance des plus jeunes se passait généralement de l’intervention de l’État. À partir du XIXe siècle, l’extraordinaire processus d’industrialisation et d’urbanisation des sociétés occidentales, allié à la puissance croissante des appareils étatiques, entraîne un contrôle toujours plus poussé et rationalisé des existences humaines. Dans les villes, les jeunes des milieux populaires, souvent issus de l’immigration rurale et/ou étrangère, sont parmi les premiers visés. Leur dangerosité apparaît liée à leurs origines, milieu et style de vie, sinon à leur tendance « innée » à la déviance. En somme, les premières incarnations de la délinquance juvénile prennent vie à travers des gamins comme Oliver Twist et Gavroche, errant dans les rues de Londres ou de Paris.

Le désir d’humaniser les peines, combiné à l’essor des sciences humaines et à la découverte de l’adolescence comme âge intermédiaire de la vie, favorise la mise en place de nouvelles formes de prise en charge des jeunes délinquants. En 1899 naît à Chicago une juridiction spécialisée d’un type inédit. Dans cette ville devenue en quelques décennies un monstre urbain, où l’exploitation capitaliste produit fortunes rapides et misère, tensions et violences, les philanthropes cherchent des solutions pacifiques au risque de chaos social. C’est ainsi qu’ils imaginent un tribunal pour enfants. Celui-ci sera rapidement imité (dès 1912 en France) et connaîtra un succès mondial. À vocation socio-éducative, il vise initialement à abolir la prison pour les mineurs, encourageant leur maintien dans le foyer familial avec suivi sous probation par un éducateur. Que signifie cette méthode « humaniste » de traitement de « l’enfance coupable » ? Comment interpréter le développement des systèmes de probation ? Concurrençant les systèmes carcéraux, ils finiront par occuper une place centrale dans l’organisation pénale. La comparaison franco-américaine permet de mettre au jour les modes d’exercice du pouvoir sous-jacents au phénomène de la délinquance juvénile. La période qui suit la Seconde Guerre mondiale est particulièrement propice à l’analyse. Suscitant de nombreuses questions sur l’autorité et l’éducation dans le contexte des reconstructions, elle connaît un mouvement international de panique autour de la jeunesse et des bandes de jeunes : zazous, blousons noirs…

L’examen des archives confirme la dimension ségrégative du processus judiciaire, auquel échappent généralement les jeunes des classes moyennes et supérieures. L’origine étrangère ou ethnique ainsi que le genre sont par ailleurs des paramètres non négligeables. Les filles sont ainsi beaucoup plus appréhendées que les garçons pour des problèmes de mœurs. Les archives révèlent également que la probation ne saurait être considérée comme une sanction légère. À la fin des années 1950, par exemple, une adolescente jugée « indocile » par le tribunal pour enfants de Boston se voit obligée de rendre des rapports hebdomadaires. Ses résultats scolaires sont contrôlés et ses lettres peuvent être lues. Par ricochet, sa famille et ses relations sont surveillées. Prise dans un réseau de services sociaux, médicaux et éducatifs, elle doit se soumettre régulièrement à des tests, y compris gynécologiques après avoir avoué des rapports sexuels. De manière générale, la probation va constituer un outil supplémentaire aux mains des juges, qui ne sont plus contraints par la seule alternative de l’enfermement et de la liberté. Cet outil sans cesse perfectionné par les innovations technologiques, comme le bracelet électronique, est plus économique que l’incarcération. En outre, il est particulièrement pratique quand les prisons et les centres fermés sont pleins.

Le filet pénal s’étend ainsi aux XXe et XXIe siècles, quand le pouvoir tend à s’exercer de manière moins violente mais plus continue. À l’heure des angoisses renaissantes autour de la délinquance juvénile, l’histoire révèle les fantasmes des adultes, les peurs des classes dominantes et les réagencements des dispositifs de contrôle social.

Guillaume Périssol Historien, enseignant-chercheur à l’École nationale de protection judiciaire de la jeunesse. Son livre Le Droit Chemin. Jeunes délinquants en France et aux États-Unis au milieu du XXe siècle vient de sortir aux PUF.


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