Comment la France harcèle les exilés

Expulsions quasi quotidiennes, humiliations, violences… La pression policière contre les réfugiés a redoublé, ces dernières semaines, sur le littoral de la Manche.

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P olice ! Police ! » Il est 7 h 30. Solomon* a vu la première voiture du convoi. Il secoue les endormi·es autour de lui et rassemble ses effets personnels : vêtements, couverture, tapis de sol, sac à dos, papiers. Le jeune homme de 20 ans, originaire d’Éthiopie, campe sur la lande de Virval, vaste terrain vague devant l’hôpital de Calais (Pas-de-Calais). Des six campements d’exilé·es repérés par les associations dans la ville portuaire et ses alentours, ce site était le plus grand il y a encore quelques jours. Près de 400 personnes, sur les quelque 1 500 recensées dans le secteur, y vivaient en attendant de traverser la Manche vers le Royaume-Uni. Sous le coup des expulsions, le « Virval » n’est plus occupé que par une centaine de personnes. Solomon, lui, y est resté, caché sous un bosquet avec trois familles. Cinq minutes après s’être réveillé·es, tou·tes ont déjà rangé leurs affaires. Se rejoue alors la même scène absurde que depuis des mois. Débarquent une voiture de la police nationale, une autre de la municipale, quatre camions de gendarmerie, un fourgon de la PAF (police aux frontières) et un van de CRS.

Le pied à terre, une cinquantaine d’agents des forces de l’ordre quadrillent la zone. Tout le monde connaît déjà le scénario par cœur. Bénévoles, journalistes, riverain·es sont tenu·es à distance et font l’objet d’un contrôle d’identité. Solomon et les quelques familles reçoivent l’ordre de se rassembler quelques mètres plus loin. Pas besoin de traducteur, un coup de menton et un geste de la main suffissent. « On dirait que c’est un jeu pour eux, ils nous traquent comme des bêtes », peste Solomon en traînant son sac de couchage derrière lui. « Mais je ne me rebelle pas parce que je ne veux pas de problèmes supplémentaires. »

Une expulsion par jour

À côté de lui, Freselam*, cache-col remonté sur le nez, jette des regards inquiets vers le campement. Il a dissimulé sa tente dans un buisson que la police est en train de fouiller. Le jeune Érythréen de 24 ans sort un document froissé de sa poche. Deux jours auparavant, il a reçu une obligation de quitter le territoire français, une décision administrative qui sanctionne le séjour irrégulier des ressortissants étrangers. « J’étais en train de boire une canette dans la rue, les policiers me sont tombés dessus et m’ont emmené au commissariat », raconte-t-il. Il craint d’être placé en centre de rétention administrative (CRA), où il serait enfermé et contraint à un renvoi vers son pays. « Ça va aller, mec, on va partir d’ici », lui lance Solomon, avec une tape réconfortante dans le dos.

Les deux hommes posent leur barda sur la terre humide. Les yeux encore collés par le sommeil et les pieds martelant le sol pour ne pas se laisser engourdir par le froid, ils assistent au ballet lunaire des agents de nettoyage. Après le passage des uniformes, ils regardent les vestes bleues d’APC, société privée sous contrat, récupérer les objets susceptibles d’être réclamés : tentes, matelas, sacs, documents oubliés. Puis c’est au tour des gilets orange de la régie de quartier, qui ramassent les détritus. Une fois le terrain déblayé, Solomon, Freselam et les familles retournent sous le bosquet où ils étaient deux heures plus tôt. Et s’y réinstallent. Voilà toute l’ineptie de cette opération de police : dans les faits, elle n’aura servi qu’à retirer les tentes des exilé·es. Le jeune Éthiopien constate sans surprise que la tente trois places à 25 euros, achetée la veille, n’est plus là. « Pourquoi font-ils ça ? enrage-t-il. Nous ne sommes que des passants. Nous ne voulons pas vivre dans ce pays, alors qu’ils nous laissent partir ! »

Mises à l’abri forcées

Ces dernières semaines, le rythme des opérations d’expulsion s’est intensifié. Subissant auparavant une intervention de police toutes les 48 heures, les campements proches de l’hôpital de Calais sont désormais confrontés à une évacuation par jour. Les cinq autres sites sont, eux, désormais expulsés un jour sur deux. Les squats – comme les neuf hangars de la rue Magnésia – et le dessous des ponts – maintenant couvert d’arceaux à vélos – sont aussi régulièrement vidés. Les militant·es sur place observent que les démantèlements sont de plus en plus imprévisibles, s’effectuant tantôt le matin, tantôt l’après-midi, et suivant un ordre géographique pas toujours cohérent. Rien qu’entre janvier et octobre de cette année, il y aurait déjà eu près de 900 expulsions, contre 452 en 2018. Cette stratégie d’épuisement s’inscrit dans une politique de dissuasion et d’évitement des « points de fixation », commencée au lendemain du démantèlement de la grande « jungle » en 2016. En cinq ans, « les pratiques de la police […] ont rendu la vie des migrants de plus en plus misérable », constate l’ONG Human Rights Watch dans un rapport publié le 7 octobre.

Outre les opérations « de routine », la préfecture s’attache à multiplier les démantèlements de plus grande ampleur, avec des « mises à l’abri forcées ». La dernière en date à Calais a eu lieu le 28 septembre près de l’hôpital. Ce jour-là, 17 bus ont emmené près de 450 personnes exilées vers des centres d’accueil et d’examen des situations du Pas-de-Calais et des Hauts-de-France. Solomon, lui, a atterri à Boulogne-sur-Mer, à 30 kilomètres de Calais. « Je ne veux pas être enfermé dans un centre en France, je veux quitter ce pays, martèle-t-il. À chaque fois, je mets trois jours à revenir à Calais. » Une membre de l’association Human Rights Observers (HRO) souligne d’ailleurs que les personnes exilées ne sont jamais informées du lieu dans lequel elles vont être envoyées.

La frontière, une « mise en scène »

À chaque expulsion, toutes se voient retirer leurs équipements de fortune. Y compris pendant l’hiver : de décembre 2020 à février 2021, plus de 1 000 tentes et bâches ont été saisies. « La police confisque aussi parfois des valises ; on a déjà retrouvé une attestation de demande d’asile à l’intérieur des bennes », se souvient la représentante de HRO. Face aux réclamations des associations qui s’inquiétaient de voir leurs stocks de matériel se tarir, l’État a autorisé, en 2018, la mise à disposition de certaines affaires emportées, autrefois jetées à la poubelle. À l’est de la ville, la Ressourcerie du Calaisis, gérée par une association d’insertion, permet aux migrant·es de les récupérer tous les jours entre 14 heures et 16 heures. Une fausse solution, selon les associations : non seulement les personnes exilées ont besoin d’être accompagnées par un·e bénévole, mais le matériel est souvent retrouvé en très mauvais état. « En général, on attend la pause des employés pour jeter un œil dans les conteneurs », glisse Yergalem*, -également installé près de l’hôpital de Calais. « Il faut juste courir vite si jamais ils réapparaissent. » Son téléphone vient de se retrouver dans une des remorques à destination de la ressourcerie.

« On dirait que c’est un jeu pour eux. Ils nous traquent comme des bêtes. »

« À l’approche de l’élection présidentielle, l’État veut montrer qu’il se retrousse les manches pour “gérer” les flux migratoires », analyse Pierre Bonnevalle, actuellement chargé par la Plate-forme des soutiens aux migrants de mener une étude sur les politiques publiques à l’œuvre dans le Calaisis depuis trente ans. Pour lui, la visite à Calais, le 10 octobre dernier, du ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, exhortant les Britanniques à aider la France à « tenir la frontière », est à lire comme une « mise en scène » : « La fermeture de la frontière repose sur une illusion, celle de la force de l’État capable de rendre la frontière étanche. Les moyens humains, les technologies de surveillance, les barbelés, les grillages, les douves inondables… Ces “murs” sont déjà la preuve des limites et de la fin de la souveraineté de l’État. »

Contrôlés, gazés et cibles des LBD

En dehors des opérations d’expulsion, la « politique de harcèlement » reste à l’œuvre. Dans le campement surnommé « _Old Lidl » pour sa proximité avec un ancien magasin de l’enseigne, les personnes exilées disent subir quotidiennement des contrôles d’identité au faciès dans le centre-ville. « Les cars de CRS patrouillent constamment dans les rues principales, alors je fais souvent des détours en empruntant des chemins moins fréquentés », confie Ahmed, 27 ans, d’origine soudanaise. Le jeune homme s’est déjà fait gazer plusieurs fois à proximité du parking Transmarck, un point de passage où transitent des milliers de routiers. « Parfois, ils ne sortent même pas du véhicule : quand ils sont à notre hauteur, ils ouvrent la fenêtre et sortent la bombe lacrymogène, raconte le jeune homme. Ça les fait rire. »

© Politis

Le 22 septembre, alors qu’un groupe de migrants s’apprêtait à mettre une embarcation à l’eau sur une plage près de Dunkerque, il a été la cible de tirs de la police. Juanro Rasuli, un migrant iranien de 24 ans, a été hospitalisé pour une fracture à la jambe. « Quand les policiers nous ont vus, ils ont dit “Stop”, et on s’est arrêtés », raconte-t-il dans le journal britannique le Daily Mail. « Mais ils ont tiré quand même, alors on s’est enfuis. » Le 11 novembre 2020 déjà, Bhrane G., 47 ans, avait été victime d’un enfoncement de la boîte crânienne et de plusieurs fractures au visage à cause d’un projectile des CRS. Le demandeur d’asile érythréen a déposé plainte. Une enquête est en cours.

Politique de la terre brûlée

Les violences à l’encontre des personnes migrantes s’accompagnent d’intimidations systématiques à l’égard des militant·es qui leur viennent en aide : contrôles d’identité, travail sur le terrain filmé par les forces de l’ordre, gardes à vue, menaces. En 2020, avec les confinements et les couvre-feux, Utopia 56 a accumulé plus de 10 000 euros d’amendes pour ses distributions de nourriture. En fin d’année, la préfecture du Pas-de-Calais avait même publié un arrêté interdisant aux associations non mandatées par l’État de donner des repas. Aujourd’hui encore, ces distributions sont interdites dans le centre-ville de Calais et dans le quartier du Beau-Marais. Dans ces endroits, la solidarité s’organise en sous-marin. Parfois, des voitures passent et jettent en vitesse par les fenêtres des sacs en plastique remplis de denrées alimentaires.

Depuis le début de l’année, Calais Food Collective livre une bataille acharnée pour donner accès à l’eau aux personnes exilées installées sur une zone commerciale à l’ouest de la ville. L’association y a installé une cuve de 1 000 litres, qu’elle remplit deux à trois fois par jour. À quatre reprises, cette dernière a disparu – plusieurs témoins disent avoir vu la police l’embarquer par camion. Plusieurs fois aussi, le grand récipient a été lacéré, renversé, vidé, l’eau a même été empoisonnée.

À force, ces pressions créent des exaspérations et des tensions entre bénévoles et exilé·es. « Certes, ils nous donnent à manger et des tentes, de quoi recharger nos téléphones et amuser les enfants ; ils nous aident à survivre, conçoit Robel*, Érythréen de 21 ans. Mais, en définitive, ce n’est pas ce dont nous avons fondamentalement besoin. Nous perdons du temps à nous battre pour de petites choses. Il faudrait nous aider à partir. »

Prison à ciel ouvert

Quelques heures après l’expulsion au « Virval », Solomon étend draps et couvertures sur les branches des arbres pour les protéger de l’humidité du sol. « On doit vivre dans les bois, cachés, loin des yeux des habitant·es et de la police, parce que nous les craignons », déplore-t-il. À 40 mètres, un tracteur débroussaille les dernières herbes hautes et buissons autour du bosquet. Depuis un an, à la demande de la mairie, les agents du service jardins de Calais déboisent la ville, le long des routes et dans les zones de promenade où les exilés ont l’habitude de se réfugier. Des milliers de mètres carrés d’arbres ont déjà été arrachés par des engins équipés de sécateurs. Pour compléter le dispositif de surveillance, la mairie a installé des dizaines de caméras sur les mêmes lieux.

Utopia 56 a accumulé plus de 10 000 euros d’amendes pour ses distributions de nourriture.

Même stratégie à Grande-Synthe, sur le « terrain des Jésuites ». Dans la petite commune du Nord, se recrée progressivement ce que les bénévoles comparent à l’ancien bidonville de Calais de 2016. Le 23 septembre, près de 800 personnes ont été expulsées, seulement quelques dizaines ayant été mises à l’abri. La zone a ensuite été balayée par une tractopelle. « Ils ont retourné la terre, creusé des sillons et rendu le sol boueux pour empêcher les exilé·es d’y planter leur tente », raconte Anna, de l’association Utopia 56. Dès le lendemain, les familles kurdes, afghanes et pakistanaises reconstruisaient abris, restaurants et épiceries de fortune avec des planches et des bâches, entassées les unes sur les autres un peu plus loin.

1 115 traversées en deux jours

Cette politique de harcèlement et de non-accueil pousse les personnes exilées à prendre plus de risques Le 28 septembre, Yasser Abdallah, un Soudanais de 20 ans, est mort sur une route de Calais. La nouvelle a laissé Ashraf* sous le choc. L’homme de 26 ans en est à sa quatrième tentative de traversée. « Quand les chauffeurs remarquent qu’on s’accroche au camion, ils freinent sec, pour qu’on tombe », raconte-t-il d’un ton las, les mains occupées à faire bouillir du lait dans une vieille boîte de conserve. « Parfois, ils descendent du véhicule pour nous frapper, puis reprennent la route en nous laissant là. Peu de temps après, la police arrive avec des chiens, des fois sans muselière. » Il montre son bras : « J’ai dû garder une attelle plusieurs mois après être tombé d’un poids lourd. Tout ce temps-là, je ne pouvais pas reprendre la route. » En 2020, les tentatives de traversée ont concerné quelque 9 500 personnes, contre 2 300 en 2019 et 600 en 2018. Rien que sur les journées du samedi 9 et du dimanche 10 octobre, le ministère britannique de l’Intérieur a annoncé avoir intercepté 1 115 exilé·es traversant la Manche à bord de petites embarcations.

Assis près d’Ashraf, enfoncé dans une chaise à roulettes toute cabossée, « Roquette » – comme le surnomment les autres – fixe le feu. Le Palestinien de 35 ans, menacé d’expulsion en Arabie saoudite, où il a travaillé dix ans, est arrivé à Calais il y a deux jours. À ses pieds, un sac en plastique et une sacoche contiennent tous ses effets personnels. Il espère passer la frontière dans les deux prochaines semaines, avant que son visa Schengen n’expire. « Si je reste ici trop longtemps, je vais devenir fou, s’inquiète-t-il. Les gens de la préfecture et de la mairie ne nous tuent pas directement, ils sont plus malins que ça : ils nous laissent crever et endosser la responsabilité de notre propre mort. »


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