Critiquer l’intersectionnalité, ou l’épreuve de l’ordre zoosocial

Les catégories « humain » et « animal » n’existent pas a priori mais seulement au terme des processus d’humanisation et d’animalisation des individus. Ne pourrait-on attendre des approches intersectionnelles qu’elles incluent la frontière animal/humain à leur analyse de la structuration inégalitaire de l’ordre social ?

Kaoutar Harchi  • 20 janvier 2023
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Critiquer l’intersectionnalité, ou l’épreuve de l’ordre zoosocial
Le musée d'histoire naturelle de Berne.
© Simon Infanger / Unsplash.

Selon quelles modalités s’articulent les rapports de domination qui structurent le monde social ? De quelles manières ces articulations produisent-elles des configurations spécifiques ? Ou, formulé autrement : comment analyser l’exclusion de certains groupes sociaux de l’espace des mouvements sociaux ?

C’est à ce type de questions que les approches intersectionnelles tentent de répondre à partir, notamment, des catégories de l’action publique – et cela afin de révéler la complexité de la pluralité des modes d’assignation et de contribuer à leur abolition.

Suffisamment souples, et donc appropriables, ces approches ont passé la frontière des espaces universitaires et militants par la voie des controverses nourries par les franges conservatrices et réactionnaires des mondes politique, médiatique et intellectuel. Les approches intersectionnelles ont alors été visées afin de couper court, notamment, à toute tentative de constituer la race – et les processus de racialisation qui la soutiennent – en tant qu’objet de débat public.

« Humain » et « animal » ne renvoient qu’à des positions sociopolitiques relationnelles. Seuls existent, au vrai, des humanisés et des animalisés.

En ce sens, les approches intersectionnelles sont parvenues à déstabiliser, ne serait-ce que par instants, les formes majeures de la représentation de la domination sociale. Faisant l’objet d’attaques, elles ont été et sont encore, au sein des espaces pluriels de gauche, soutenues et défendues. Ce soutien et cette défense sont nécessaires et légitimes. Il me semble pourtant importer que soit mise en place, parallèlement à cela, une critique interne, théorique et politique, des approches intersectionnelles.

En ce sens, je souhaiterais attirer l’attention quant au fait que ces approches, dans leur souci de tenir compte de l’expérience sociale de tous les groupes sociaux dominés, ont pris en charge le rapport social de race, de genre, de classe, mais sans tenir compte d’un autre rapport structurant l’ordre social : la frontière d’espèce animal/humain et, procédant d’elle, le spécisme. Structurelle et historique, la raison tient au fait que le vaste domaine du rationnel s’inscrit dans le cadre du « grand partage » nature/culture caractéristique de la modernité occidentale (1). Les sciences se définissent humaines et trahissent, en cela, leur anthropocentrisme.

1

Par-delà nature et culture, Philippe Descola, Gallimard, 2005.

Ce point doit collectivement nous interpeller.

La philosophe et politiste Armelle Le Bras-Chopard écrit : « Il importe de comprendre la double opération qui, dans le discours dominant en Occident, consiste d’une part à définir l’homme par la domination de celui-ci sur l’animal ; d’autre part à utiliser l’animal pour justifier la domination sur d’autres êtres humains (2). » L’animalisation de certains groupes humains procédant de l’animalisation préalable des animaux, la frontière mobile animal/humain s’avère alors jouer un rôle décisif dans la structuration inégalitaire de l’ordre social. Car le spécisme violente les animaux mais sa violence va en affectant, simultanément, des groupes humains à l’humanité jugée moindre ou suspicieuse.

2

Le Zoo des philosophes. De la bestialisation à l’exclusion, Plon, 2000.

Cette relation mérite d’être intégrée théoriquement et politiquement aux réflexions et théories des dominations et des émancipations. Une fois la race, le genre et la classe arrachés des mondes biologisant et naturalisant qui leur assuraient une pleine évidence sociale, c’est désormais l’espèce qui doit être plus encore extraite de ces mondes et constituée, également, en tant que régime politique d’identification et de pouvoir qui ne saurait aller de soi.

Souvenons-nous : il y a quelque temps de cela, pour fuir la police, un jeune homme racisé s’était jeté dans la Seine, avant d’être finalement arrêté. Des policiers présents lancent alors : « Un bicot comme ça, ça nage pas. » Puis : « Ha ha, ça coule, tu aurais dû lui accrocher un boulet au pied » (4). Un « bicot », il faut le savoir, avant de désigner les Arabes, désignait un chevreau.

La violence de la métaphore – ceci est cela / un Arabe est un bicot – mêle, par la figure de style, la figure humaine et la figure animale. De facto, cela produit une dévaluation de la vie humaine qui n’est possible qu’en raison de la non-valeur originelle de la vie animale. Spécisme et racisme, à travers cette simple illustration, se coproduisent en pratique et appellent, dès lors, à être pensés et combattus ensemble, théoriquement et politiquement.

Les catégories « humain » et « animal » n’existent pas a priori mais seulement a posteriori : c’est-à-dire au terme des processus d’animalisation et d’humanisation des individus. Ou, pour le dire autrement : « humain » et « animal » ne renvoient qu’à des positions sociopolitiques relationnelles. Seuls existent, au vrai, des humanisés et des animalisés (5).

5

Solidarité animale. Défaire la société spéciste, Yves Bonnardel, Axelle Playouste-Braure, La Découverte, 2020.

Un défi, alors, est lancé aux approches intersectionnelles : penser l’ordre social comme ce que j’appellerais un ordre zoosocial. Ce défi, dans les années à venir, sera peut-être relevé. Peut-être aussi que l’anthropocentrisme qui tapisse nos esprits et imbibe une grande part de nos idées sera plus fort (6). Plus fort, pourtant, ne veut pas dire invincible mais simplement : combattu à l’aide d’autres stratégies collectives.

6

Racism as a Zoological Witchcraft. A Guide to Getting Out, Aph Ko, Lantern, 2019.

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