Le poison paternel

Après avoir exploré le consentement avec la vague #MeToo, la philosophe britannique Katherine Angel décortique dans son nouvel essai la figure du papa dans la culture populaire, une figure ambivalente qui imprime sur la famille une marque indélébile.

Nadia Sweeny  • 1 mars 2023 abonné·es
Le poison paternel
« Est-il seulement possible de s’affranchir du père, ou est-il à jamais intériorisé ? », s’interroge Katherine Angel dans son ouvrage.
© Sigrid Olsson / AltoPress / PhotoAlto via AFP.

Tout commence par le scandale Weinstein, du nom de ce producteur de cinéma américain, condamné ce 23 février à seize ans de prison pour viols. Les premières accusations déclenchent en 2017 le mouvement #MeToo (1).

Dans la foulée, la femme de Weinstein quitte son mari, et Katherine Angel, philosophe et historienne de la sexualité, se questionne : et ses filles ? « On peut quitter un mari, mais pas un père », écrit-elle dans les premières pages de son dernier livre, Fille à papa, les femmes et leur père.

Ainsi commence l’exploration des « Daddy issues » – problèmes de père –, soit la tendance de certaines femmes à chercher chez leurs partenaires sexuels des composantes de leur propre père. Katherine Angel ne la questionne toutefois pas du point de vue des filles, mais de celui des pères.

Elle invoque la féministe new-yorkaise Valerie Solanas qui, dans SCUM Manifesto, son manifeste culte de 1967, opposait la figure masculine « brute moralisatrice et gesticulante » à celle du père « moderne et civilisé ». Or, nous dit Katherine Angel, ce dernier pourrait s’avérer tout aussi dangereux. Car il est facile de s’opposer à une brute. À un père moderne, impliqué et aimant, beaucoup moins.

« Il faut maintenir le père moderne et civilisé sur la sellette », alerte la philosophe. Car s’ils sont devenus les « défenseurs héroïques du droit des femmes », explique-t-elle, c’est toujours « une défense qui se confond avec la pureté de leurs filles », qui « repose sur le fait que ces pères s’identifient à une masculinité prédatrice qu’ils désavouent cependant désormais ».

Ils l’incarnent même en s’opposant à celle des autres hommes tentés d’entrer dans la vie de « leurs » filles. Car il s’agit d’une possession.

La philosophe examine l’expression de ces mécaniques dans la culture populaire. Elle observe dans les romans, séries, effigies médiatiques, les « violences infligées aux femmes au nom de leur protection » et la manière dont le père – et par conséquent l’homme – se maintient comme unique « voie d’accès à la réalité ».

Dans Le Père de la mariée, sorti sur les écrans en 1992, Steve Martin joue un père en conflit avec son futur gendre. Comme dans de nombreuses histoires similaires, le téléspectateur est invité à compatir avec « l’horreur ressentie par ce père devant la sexualité émergente de sa fille et sa capacité décroissante, à lui, à la contrôler ».

Ce père, nous dit Angel, « n’est pas en train d’éduquer sa fille aux mœurs déplorables des hommes, mais de les présenter avec fierté aux spectateurs ». Il se glisse même pernicieusement dans la peau d’un amant rejeté. Et sa fille adulte, bien loin d’Œdipe, reste pourtant piégée dans l’image symbolique de la jeune femme après qui le père courait quand il était jeune.

 L’amour d’un père se révèle dans sa jalousie. Voilà l’idylle incestueuse sur laquelle on nous encourage à fantasmer ! 

Ce « remplacement » questionne la capacité incestueuse de la figure paternelle. Or l’agressivité qui en découle est encore vue comme « attendrissante » car liée au sentiment d’amour. « L’amour d’un père se

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